Interview de Monsieur Ken Kakena Fondateur de Wizall, une Fintech qui compte bousculer les majors du transfert d’argent

Les transferts d’argent des migrants vers l’Afrique constituent un flux financier important qui dépasse en volume l’Aide publique au développement dans beaucoup de pays africains. Un bémol cependant, les coûts de transfert restent élevés, les détournements d’objectifs fréquents. Wizall une Fintech africaine est née pour adresser ces deux grands défis. Pmeafricaines.com s’entretient avec son fondateur M. Ken Kakena sur la valeur ajoutée qu’apporte Wizall dans le marché du transfert d’argent.

PME infos : Wizall c’est quoi même ? Qu’est-ce qui a été à l’origine de cette initiative ?

Ken KaKena : Wizall est une start-up qui développe des services digitaux en Afrique. Le premier service que nous avons lancé est une plateforme de transfert d’argent et de bons d’achats  qui permet à des utilisateurs du monde entier de choisir le meilleur moyen de réaliser leurs transferts vers le Sénégal. C’est un service disponible à travers un site internet www.wizall.com, des applications mobiles et un réseau de 5000 distributeurs et marchands au Sénégal.

A l’origine de Wizall, l’idée que nous pourrions construire en Afrique une compagnie capable de moderniser un certain nombre de services du quotidien, par le biais des nouvelles technologies. C’était particulièrement le cas dans le secteur du transfert d’argent.

Où se situe l’innovation réellement par rapport aux services de transfert classiques ?

C’était un vrai défi que de se positionner sur le marché du transfert d’argent au Sénégal. Les flux sont considérables, autour 1,6 milliards de dollars par an et il y a pléthore d’acteurs sur le marché.

Dans ce contexte, nous avons compris que notre seule clé de différenciation serait l’innovation. Nous nous sommes fixés comme ligne directrice de concevoir des services modernes, simples et accessibles partout, tout le temps.

Cette démarche nous a permis d’innover sur notre offre et sur le business model du transfert en proposant le premier service de transfert gratuit Sénégal. Partant du principe que 70% des fonds transférés au Sénégal servaient à couvrir des besoins de consommation courante, nous avons noué des partenariats avec des commerçants afin qu’ils acceptent nos bons d’achats comme moyen de paiement. Ainsi nous avons pu trouver une nouvelle source de revenu permettant la suppression des frais d’envois.

Nos applications mobiles et l’utilisation de la monnaie électronique comme support monétaire nous a permis d’être assez agiles pour convaincre des boutiques de quartier, des grands magasins, des kiosques, des pharmacies, des librairies, des stations-services, des librairies, des quincailleries et même des éleveurs de moutons de nous rejoindre. Ce procédé nous a permis de disposer du premier réseau de M-Payment au Sénégal en moins d’un an.

Quelle stratégie déployez-vous pour intéresser et attirer la communauté sénégalaise à  un produit aussi novateur?

Nous concentrons nos efforts principalement sur trois axes. D’abord l’accessibilité du service. Nous partons du principe que les sénégalais ne sont pas tous en Sénégal, qu’ils n’ont pas tous accès à l’internet et qu’ils ne sont pas tous bancarisés. Néanmoins, quelle que soit leur situation, ils doivent pouvoir bénéficier d’un accès rapide et simple à nos services. C’est pourquoi nous nous sommes rapprochés des acteurs qui nous permettront d’être rapidement présents sur des canaux web, mobiles et sur des points d’envois physiques à l’étranger, dans les principaux pays d’émigration de la communauté sénégalaise et au Sénégal dans les principales zones d’envois.

Nous tenons également compte du pouvoir de prescription des bénéficiaires de transfert qui souhaitent que leurs fonds soient facilement utilisables à proximité de leurs lieux de vies. C’est en ce sens que nous avons mis l’accent sur le développement d’un réseau de points de retraits maîtrisé, fiable, liquide et sécurisé.

Enfin, la communication reste un facteur clé pour attirer la communauté sénégalaise. Les innovations que nous proposons doivent être accompagnées d’une communication claire et audible pour nos cibles au Sénégal et dans la diaspora. C’est un travail au long cours.

Quelle est aujourd’hui la taille de votre  réseau de distribution?

Au Sénégal nous n’avons pas moins de 5 500 points de ventes. Ils permettent tous de réaliser des envois d’argent et de bons d’achats. Ils sont composés principalement des points de transferts de Tigo Cash, de stations-services et de commerçants indépendants.

Votre business modèle est juxtaposé à celle de Total Sénégal qui est quand même une grande marque. Apres quelques mois de présence sur le marché, quelle est l’importance de la marque Wizall et sa notoriété  qui vous vaut cette faveur?

Je ne dirai pas que notre business modèle est juxtaposé à Total. Total est un partenaire stratégique de Wizall principalement sur un aspect ; la distribution. Sachant que nous souhaitons nous déployer rapidement sur plus d’une vingtaine de pays en Afrique, nous sommes très fiers d’avoir réussi à gagner la confiance d’une entreprise comme Total, qui dispose d’une des marques les plus fortes et peut-être du meilleur réseau de distribution sur le continent.

La première phase de notre installation a donc consisté à sécuriser ce réseau de points de ventes. Pendant quatre mois, la majeure partie de nos utilisateurs au Sénégal ont découvert Wizall en se rendant dans une station Total, associant de fait les deux marques.

Néanmoins notre positionnement est bien de rester une « marketplace ». Nous facilitons la consommation des produits et services de nos partenaires à travers notre plateforme de bons d’achats et nos moyens de paiements mobiles. Nous sommes en train diversifier nos partenaires et d’enrichir ce catalogue de bons d’achats utilisables dans des cimenteries, des quincailleries, des librairies, des cliniques, des écoles et autres. Nous avons tout intérêt à mettre en avant des marques fortes auxquelles les sénégalais font confiance. Aux côtés de Total, d’autres marques seront associées à Wizall comme Sococim, CityDia, Batimat, CCBM, Les 4 Vents, Hoballah, Orca etc.

Au regard de l’évolution rapide de l’expérience client et la forte concurrence qui caractérise le secteur du transfert d’argent avec des compagnies bien implantées qui ont fini d’acquérir  leurs lettres de noblesse, qu’est-ce qui fera la force de Wizall ?

La force de Wizall sera de garder notre esprit « start-up » en tenant nos promesses et en restant fidèles à nos principes et à nos valeurs. C’est sur cette base que nous avons construit une relation de confiance avec nos partenaires et notre écosystème. Si nous continuons à lui délivrer de la valeur, à travers de l’innovation et de la proximité, alors nous réussirons dans plusieurs pays d’Afrique ce que nous sommes en passe de réussir au Sénégal.

Dans cet environnement si concurrentiel, comment parviendrez-vous  à concilier mandat de service  auprès de la  communauté sénégalaise et profitabilité ?

Nous ne pouvons plus faire reposer notre économie uniquement sur les frais d’envois, payés par les utilisateurs. Nous devons créer de nouveaux écosystèmes, de nouvelles sources de revenus et de nouveaux services. Chez Wizall, lorsque nous avons lancé le transfert de bons d’achats en faisant le pari de nous rémunérer chez les commerçants, nous avons garanti à nos points d’envois et à nos  établissements financiers le même niveau de rémunération que celui que nous leur propositions sur le transfert d’argent « cash to cash ». Charge à nous, concepteurs de services, de construite des offres délivrant assez de valeur pour maintenir l’équilibre.

Après quelques mois d’activité, comment le produit a-t-il été accueilli ?

Apres six mois d’activité nous avions plus de 100 000 utilisateurs avec une marque neuve sur un marché très concurrentiel. Plus que les chiffres, nous avons senti beaucoup d’enthousiasme autour de nos animations et une demande forte de la population d’être plus présents que nous le sommes actuellement. C’est un résultat très positif sur lequel nous baser pour travailler. Je suis fier que nous soyons parvenus à des résultats si prometteurs avec des moyens si limités.

Quels sont les défis et contraintes auxquels vous faites face au quotidien,  que ce soit sur le plan opérationnel ou autre ?

Alors, il y en a tellement eu que je ne saurai par où commencer ! L’entrepreneuriat c’est un parcours du combattant. Les obstacles et les difficultés ne manquent pas. Si je devais retenir un défi quotidien, je mettrai quand même l’accent sur les infrastructures et en particulier l’accès à l’internet. Chez Wizall, nous développons des services digitaux, si bien que nous sommes très dépendants de l’accès au réseau internet. Nous constatons qu’il y a encore trop de zones, même à Dakar, qui ne disposent pas d’une couverture suffisante pour distribuer nos services comme nous aimerions le faire. Nous parvenons à trouver des solutions pour nos besoins en ressources financières, humaines et matériels. Nous avons, en revanche, beaucoup moins de leviers pour contourner nos besoins d’infrastructures. Ceci étant dit, reconnaissons quand même qu’au Sénégal, nous ne sommes pas les moins bien lotis en Afrique de l’ouest.

Parlons maintenant des défis sécuritaires. Quels sont les gardes fous que vous avez érigés pour garantir des transactions totalement sécurisées ?

La sécurité des transactions est en effet un aspect critique de notre activité. C’est une promesse faite à nos clients et un engagement vis-à-vis de tout notre écosystème. Chez Wizall nous avons réussi à inverser la tendance. Plus que des  contraintes, nous avons réussi à faire de la question de la sécurité des transactions un argument différenciant. Pour le client comme pour nos distributeurs.  Nous constatons par exemple que nos paniers moyens sont presque deux fois plus élevés que ceux de nos concurrents. Cela témoigne de la confiance que nos clients ont en notre service.

Notre approche a été d’identifier, en amont, les risques de sécurité liés à notre activité. Ainsi nous avons pu intégrer un certain nombre de garde fous au moment de la conception du système. Cette approche nous a permis d’aller plus loin que ce que demandait la réglementation et d’intégrer dans nos processus des règles de contrôles qui n’étaient pas obligatoires à l’époque, mais qui le sont devenus par la suite.

Je prends pour exemple la captation obligatoire de la pièce d’identité des clients, sur le point de vente, dès le premier franc envoyé ou reçu. Nous l’avions implémenté dès notre lancement en novembre 2015 alors que cette mesure a été rendue obligatoire par la BCEAO six mois plus tard.

 

Quid du défi réglementaire, en particulier les plafonds établis pour le transfert d’argent dans l’espace UEMOA par exemple ?

Nous avons vite compris le potentiel de construire notre service en utilisant du mobile money. De fait, dans l’espace UEMOA, notre activité est soumise à la directive de la BCEAO encadrant spécifiquement les établissements de monnaie électronique. Nous sommes soumis à un certain nombre de règles visant à protéger les porteurs de monnaie électronique mais également de contribuer à la lutte contre blanchiment d’argent et le financement du terrorisme.

Pour relever ce défi, nous nous sommes adossés à un établissement émetteur de monnaie électronique agréé par la BCEAO, Mobile Cash SA, qui a été l’un des premiers opérateurs sénégalais à obtenir ce type d’agrément. Mobile Cash contrôle et garantit aux autorités la conformité de nos transactions entre autres à travers le contrôle des éléments de KYC (Know Your Customer), d’identification des distributeurs, le contrôle des plafonds. Bien entendu nous nous soumettons à chacune de ces règles et allons même au-delà.

Vous me faites remarques, à juste titre, que notre activité est limitée par des plafonds de transactions et d’autres règles visant à ce que nous ne nous substitutions pas aux banques. C’est un sujet que nous suivons avec beaucoup d’intérêt à la lumière de ce qui est en train de se passer sur notre marché. Notre mission commune doit bien rester de favoriser l’inclusion financière. De rendre des services financiers accessibles à ceux qui en ont le plus besoin. Or, force est de constater qu’il y a un grand vide à combler sur l’offre de services adressé aux couches populaires de nos pays. Ce sont des start-up comme Wizall ou des opérateurs téléphoniques qui intègrent le plus les problématiques de ces cibles au cœur de leurs réflexions. Il serait intéressant que les organes de régulation en tiennent compte en nous permettant d’aller, peut-être, plus loin dans les services que nous pouvons proposer.

Sans dévoiler les détails stratégiques, sur quoi on peut vous attendre les mois à venir en termes de projets et perspectives ?

Cette première année d’activités nous a permis de tester notre service sur l’un des marchés les plus difficiles d’Afrique en matière de transfert d’argent. C’est un démarrage dont nous sommes satisfaits, il est maintenant temps pour nous d’accélérer la cadence.

D’abord nous enrichissons notre offre de transferts, en proposant de nouvelles applications, de nouveaux services adressant à de nouvelles cibles. Ces services seront destinés aussi bien à l’étranger, aux communautés sénégalaises de la diaspora, qu’ici au Sénégal. Parmi les cibles que nous souhaitons adresser plus particulièrement, il y a les entreprises. Nous lançons par exemple une offre de transferts destinée principalement aux TPE/PME. Leurs dirigeants ont accès, gratuitement, à un compte de transferts en ligne leur permettant de faire des envois sans se déplacer, pour des paiements de frais de mission ou de salaires par exemple. Ils peuvent également gérer en ligne un certain nombre de services, destinés à leurs employés, comme la mise à disposition de tickets de restauration et de transport dématérialisés, ou encore l’envoi de bons d’achats cadeaux, utilisables notamment en périodes de fêtes.

Nous souhaitons également renforcer notre ancrage au  Sénégal. C’est ici que nous sommes nés et nous souhaitons que le Sénégal reste un pays central pour notre compagnie. Nous diversifions notre réseau de distributeurs et de marchands partenaires en vue de disposer d’un meilleur maillage, mais également de bénéficier de plus de commerces dans lesquels il sera possible de payer avec les solutions Wizall. Nous lancerons par exemple une initiative intéressante pour la fête de tabaski. Nos clients pourront utiliser leurs bons d’achats alimentaires dans un réseau d’éleveurs partenaires pour le paiement de leur mouton. C’est un système donnant des possibilités sont infinies et nous souhaitons continuer à l’utiliser pour innover.

Enfin nous poursuivrons notre aventure en allant à la conquête de nouveaux marchés dans la sous-région, en premier lieu la Côte d’Ivoire, le Mali et le Burkina Faso. Nous ferons ainsi un pas supplémentaire vers notre rêve d’installer en Afrique une plateforme facilitant les échanges et donnant accès à un panel de services modernes utilisables partout, tout le temps.




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