Stéphane QUENUM un ancien immigré de retour  au Sénégal devenu champion local de l’agroalimentaire !

Ils sont nombreux ces jeunes africains de la Diaspora  qui caressent le rêve de revenir s’installer à leur compte dans leur pays de départ. Toutefois, le saut dans l’inconnu ne réussit pas à tout le monde. Rares sont ceux qui arrivent à mener a terme leur projet tellement l’aventure entrepreneuriale reste un chemin parsemé d’embuches. Seuls les plus déterminés parviennent à réaliser leur rêve. C’est l’exemple de Stephane Quenum revenu s’investir dans son pays avec en bandoulière,  une solide formation  en  technologie alimentaire, doublée d’une expérience professionnelle, et une volonté de fer. Parcours d’entrepreneur va à sa rencontre.

Pouvez-vous nous dire qui est Stéphane QENUM et nous présenter votre entreprise ESTEVAL ?

Disons qu’après un baccalauréat au Sénégal,  j’ai passé 17 ans en Europe à étudier, et ensuite à travailler. Je me suis spécialisé dans l’agronomie et l’agroalimentaire. Suite à cette expérience, je suis revenu au Sénégal pour  entreprendre parce qu’il m’apparaissait que les opportunités en termes d’affaires  étaient plus importantes ici.

Je suis revenu en 2008 pour créer ESTEVAL (Entreprise Stéphane et Valérie),  spécialisée dans la transformation des produits locaux, sénégalais et africains.  Nous développons aussi une autre activité à savoir la distribution.

Notre crédo,  ce sont les produits alimentaires africains, sénégalais en particulier, naturels et  de qualité. Des produits transformés selon une certaine approche environnementale, économique et qualitative : on ne transforme pas et on ne distribue pas  n’importe quel produit.

En votre qualité d’ancien émigré,  pouvez-vous revenir sur les difficultés pratiques que rencontrent généralement nos compatriotes une fois qu’ils ont pris la décision d’investir au Sénégal dans des créneaux comme l’agroalimentaire ?

C’est le besoin en capitaux pour un investissement important. Le retour sur investissement est long. Il faut bien se dire les choses ; ce n’est pas en un ou deux ans que l’on rentabilise une affaire comme la mienne. Nous avons besoin de  nous développer, donc cela appelle de nouveaux  capitaux. C’est la première contrainte que je vois.

La deuxième contrainte,  c’est l’environnement des affaires au Sénégal qui est quand même très particulier, très difficile, pour réussir en affaires, il faut le dire. Il faut quelqu’un qui s’occupe au quotidien du business. Il est difficile de gérer à distance. C’est aussi une des raisons de mon retour au Sénégal.

Et  enfin le troisième handicap, c’est la solvabilité des clients.  C’est pour cela notamment que pour une bonne valorisation des produits et pour le développement de notre activité,  il faut davantage viser les marchés extérieurs pour les produits finis. En effet, au niveau solvabilité des clients, il faut être très méfiant. Dans les dépôts de vente, le recouvrement, constitue vraiment un casse tête.

Ce sont vraiment des contraintes qui découragent. Je pense que des secteurs comme l’hôtellerie, l’immobilier, ce sont des secteurs qui s’essoufflent,  nous le voyons bien. Je pense qu’il faut davantage investir dans les secteurs de la production et de la transformation. Il y a un énorme potentiel pour la création de richesse et le développement de nos pays.

Je cite souvent la mangue parce que c’est la plus flagrante.  Mais c’est valable pour les autres produits comme le bouye, le maad, le bissap etc.  Encore que le bissap, c’est un produit sec que l’on  peut stocker. Mais le producteur lui, il faut qu’il vende  avant la période de pluie, parce que lui,  il ne dispose pas  toujours de hangar pour stocker son bissap.

La mangue,  c’est vraiment le produit  frais par excellence,  car c’est un produit  qui n’attend pas. Il faut ou le consommer, ou le transformer tout de suite. On ne peut pas garder ce produit plusieurs semaines.

Nous sommes en pleine saison des mangues qui va durer du mois de mai au mois de septembre. A un moment,  il y a des mangues qui ne sont même plus récoltées. C’est du gâchis !

On  peut produire du nectar de mangue, de la mangue séchée, de la confiture de mangue, de la pulpe de mangue, des concentrés de mangue, des produits semi finis pour des industries. On peut également faire du vinaigre de mangue qui est l’équivalent du vinaigre balsamique très parfumé, très bon pour la santé. L’éventail  est énorme et je n’ai pas cité tout. Je pense qu’il y a matière à travailler dans la transformation et dans la production. Toutes les grandes puissances industrielles ont commencé par développer leur agriculture, pour nourrir leur population et devenir autosuffisants. Quand ils ont atteint l’autosuffisance, ils ont commencé à exporter. Il n’ya pas de secret pour nous au Sénégal et pour les pays africains. Il faut que l’on revienne aux fondamentaux.

Je prends l’exemple du japon dont 60% de son alimentation est importée d’ASIE, d’Amérique et d’Europe. C’est donc un créneau pour les produits africains naturels. Les japonais prêtent beaucoup d’attention au sucre ainsi qu’aux graisses et aux produits chimiques. Certains de nos produits peuvent répondre à ce marché japonais.

Je veux dire que  les opportunités de business dans la transformation alimentaire sont nombreuses  là où nous avons la meilleure valeur ajoutée et une solvabilité du marché. Sans négliger le marché local.

Comment se porte ESTEVAL en termes de performances ?

En termes de performances, ESTEVAL est une entreprise relativement jeune dans le secteur de l’agro-industrie que l’on connait très gourmand en capitaux. Le retour sur investissements est relativement très long. Nous investissons également dans l’innovation de produits, avec une approche qui est différente de ce qui se fait d’habitude. Nos produits sont sans colorant, ni conservateur, ni arôme. Quand vous achetez une boisson ESTEVAL, vous avez seulement du fruit, un peu d’eau, et du sucre. C’est vraiment un concept très différent de ce que l’on trouve sur le marché actuellement.

Cela signifie donc qu’il faut déjà  arriver à maîtriser la production au niveau technologique,  notamment sous nos latitudes où il fait chaud.  Deuxièmement,  cela exige de faire la promotion de ces produits nouveaux,  même si  au Sénégal et en Afrique, on connait déjà le bissap ou le gingembre qu’on n’utilise pas forcément sous ces formes là.

Il y’a donc deux volets : un investissement pour la production qui est relativement lourd et un autre aspect dans la promotion et la connaissance du produit pour développer  la production et les ventes.

Êtes-vous présent à l’heure actuelle  sur le marché international ?

Pour l’instant, nous sommes à la phase de structuration ; de mise en place des processus pour la stabilisation des produits, mais aussi de distribution et de promotion au Sénégal.

 Nous travaillons actuellement sur l’aspect qualité. En effet, pour exporter,  il faut des produits répondant aux normes internationales relativement exigeantes et nous travaillons dans ce sens. Il faut également faire  connaitre les produits à l’international, trouver des partenaires pour la distribution de ces  produits. C’est un travail que nous sommes en train de mener et nous comptons bien qu’il aboutisse à moyen terme. Nous travaillons sur  le moyen et le long terme. Nous ne cherchons pas à faire  une opération occasionnelle à l’export. C’est donc un travail qui demande  du temps et beaucoup de patience et nous y sommes tous les jours.

Une difficulté commune à l’industrie locale de transformation,  c’est la pénétration du marché international. Pourquoi est-il si difficile pour nos produits transformés de pénétrer le marché international ?

S’il y a un handicap, c’est vraiment sur l’emballage. C’est là où ça pêche vraiment, l’emballage, qu’il soit en bois, en carton, en plastique, c’est là où se situe vraiment le problème,  je crois que c’est un problème  valable pour une grande partie de l’Afrique d’ailleurs,  en dehors de quelques pays comme l’Afrique du Sud ou du Maghreb qui sont très développés sur ces technologies. Au niveau de l’Afrique Subsaharienne,  c’est un vrai problème qui est récurant.

Quand est-il de la qualité des produits eux-mêmes ?

Nos  produits africains, sénégalais en particulier sont généralement reconnus comme des produits de qualité.  Donc,  l’accueil est favorable ; ce sont des produits de qualité,  souvent naturels comme par exemple le bouye,  le ditax. Le bouye (fruit du Baobab) c’est un fruit sauvage, qui ne subit aucun traitement pesticide.  C’est donc un produit naturel ; la matière première est naturelle. De plus, je pense que nos produits peuvent correspondre aux normes. Selon une démarche qualité ; on dit certification, c’est de montrer finalement par un document, par enregistrement,  que notre démarche est la bonne. C’est en quelque sorte une formalisation de nos bonnes pratiques de transformation. Nous avons l’expertise et les moyens pour mettre en place.

 Des laboratoires agréés aux normes internationales effectuent toutes les analyses,  pour vérifier si nos produits correspondent aux normes de consommations et combien de temps on peut les conserver. J’allais dire que nous avons toutes les technologies et l’expertise disponible ici en Afrique et au Sénégal.

Une  démarche qualité qui a un coût ?

Il ne faut pas qu’on se dise,  comme « c’est produit au Sénégal, ça ne doit pas coûter chère ! Quand on veut faire de la qualité,  cela a un coût. C’est le message que nous faisons passer tous les jours à travers nos produits. Cela consiste à dire oui c’est du bissap, oui c’est du bouye, c’est du ditax, c’est du tamarin. Quand on travaille directement le fruit et que l’on veut faire du bon,  il faut d’abord sélectionner la matière première. Si certains produits présentent des avaries, de la moisissure, on n’hésite pas à les mettre au rebut. Le personnel qui travaille est rémunéré, il y a un certain nombre de contrôles qualité que l’on doit réaliser, il y a  l’emballage que l’on ne réutilise pas, il y a les installations, l’électricité etc. Tout cela représente un coût certain.

A partir du moment où l’on  veut mener une activité de manière professionnelle, il  y a un coût à payer.  Il faut que le consommateur ait conscience que derrière cette bouteille ESTEVAL, derrière ce  produit, il y a un gros travail et que ce travail,  il a un prix.

Quid de l’acquisition des équipements de transformation ?

C’est effectivement un problème mais souvent lié à  l’emballage. Car en définitive, on va s’équiper en selon l’emballage utilisé, selon la cadence à laquelle on veut travailler.

 Il existerait aussi des alternatives avec par exemple la prestation de service ou le regroupement de producteurs. Pour des producteurs qui voudrait exporter des mangues en carton vers l’Europe par exemple. Cela  consisterait à dire : vous vous regroupez pour monter une station de conditionnement collective. Tous les producteurs d’un même secteur géographique qui ont de la mangue à conditionner viennent le faire dans cette unité de conditionnement. En échange, le producteur va payer une prestation de services correspondante à son utilisation de la station de conditionnement. C’est possible, nous n’y arriverons pas chacun isolement. Il faudrait arriver à mutualiser ces investissements colossaux. De grosses firmes de l’agro alimentaire, ont un certain nombre d’ententes, même si elles sont concurrentes, elles peuvent développer des partenariats technologiques ou logistiques ! Cela  leur permet de réaliser des économies d’échelle importantes. Pour cela,  Il faut une réelle volonté, au niveau des producteurs et des transformateurs pour arriver à une véritable dynamique de mise en commun des moyens. Les marchés sont là, ne demandent qu’à être satisfaits. Il y a de la place pour travailler et par ailleurs la concurrence, fait du bien ; elle permet de s’améliorer et de se remettre en question.

On parle souvent d’opportunités qui existeraient au niveau de la sous- région pour nos produits transformés étant donnée l’étroitesse du marché local.  Est-ce que le label Sénégal a  une réelle carte à jouer sur le marché sous régional ?

Je pense que nous avons réellement des opportunités à saisir, mais pas forcément très loin. Qu’est ce qu’on entend par sous région ? Moi je parlerai plutôt de sous région Afrique du Maghreb en passant par l’Afrique Subsaharienne, l’Afrique centrale et Equatoriale. Pour prendre l’exemple du Maroc. C’est un pays qui ne produit pas de mangues or les marocains adorent ce produit. Ces mangues  leur viennent aujourd’hui d’Egypte et des Emirats Arabes. Le Sénégal  n’est séparé du Maroc que par la Mauritanie. Par conséquent, il pourrait fournir des mangues au Maroc. Je parle de la mangue parce que c’est l’exemple le plus parlent. Mais il peut s’agir aussi d’autres produits. Le bissap sénégalais commence à être connu, réputé à travers le monde.  Je pense qu’au niveau sous régional nous avons à gagner dans les deux sens : certains pays comme le Mali, la Guinée, la Côte d’Ivoire ont du bon bissap, du bon gingembre, on peut leur acheter et faire venir la matière première pour la transformer au Sénégal.

C’est aussi un marché comme le Nigéria qui est énorme en termes de potentiel, la Côte d’Ivoire, c’est un pays où la population consomme beaucoup également. On  peut envoyer nos produits transformés sénégalais dans ces pays pour les commercialiser. La principale barrière que je vois aujourd’hui, ce sont essentiellement les infrastructures de transport ainsi que les barrières douanières. Je pense que nos Etats devraient mettre les moyens pour faire appliquer les textes permettant la libre circulation des denrées alimentaires et d’autres produits dans la zone UEMOA, de manière à vraiment faciliter ces échanges commerciaux. La Guinée Conakry produit du gingembre, de la goyave,  de la mangue, du corossol, de l’ananas qui pourrissent sur place ;  faute d’unités de transformation et faute d’infrastructures pour les acheminer vers des pôles de transformation et de consommation. Ce sont vraiment des possibilités qui ne peuvent venir que d’une véritable volonté politique.

Nous avons besoin des politiques qui soient nos partenaires pour justement mettre en place un cadre réglementaire, le faire appliquer, réaliser les infrastructures (routes, ponts, autoroutes etc.), faire des plateformes de stockage, des sites de transit, pour permettre aux marchandises et aux aliments de circuler plus facilement au niveau de la sous région Afrique.

Justement à propos des politiques,  qu’attentez-vous de l’Etat du Sénégal ?

Pour accélérer la compétitivité, il y a un préalable : c’est l’accès au  financement. Aujourd’hui je parle de ma structure,  mais je pense que nous sommes tous dans la même situation. Nous finançons notre développement d’activité et notre fond de roulement uniquement sur fonds  propre. Or quand on démarre une activité de transformation agro alimentaire nous devons mobiliser des capitaux importants pour un retour sur investissements qui est très long. C’est dire qu’aujourd’hui nous ne pouvons pas nous attaquer à certains marchés, dans la mesure où nous ne sommes pas capables de produire certaines quantités car nous n’avons pas tout l’équipement et toute l’assise financière nécessaire pour financer de grosses productions. Je pense que le financement est un des préalables.

Je soulignerais aussi le cas de l’emballage. Nous sommes obligés d’importer des emballages qui répondent aux normes internationales pour la conservation des produits et le design. Ces emballages qui augmentent  nos coûts de transformation devraient soit être subventionnés ou bénéficier d’allègement au niveau des frais de douane et des taxes pour nous permettre d’être compétitifs par rapport à d’autres produits transformés qui arrivent au Sénégal.

Tous les Etats, même ceux des pays développés, subventionnent leur agriculture, subventionnent leur industrie. Peut être ne pas parler de subvention  parce qu’il faut des ressources pour subventionner, mais d’allégements de charges et de facilitations. Je pense que les Etats et les pouvoirs politiques ont conscience qu’il faut que l’on aille davantage vers la production agricole et la transformation pour produire de la valeur ajoutée et de la richesse. Peut être  que parfois ils ne maitrisent pas les stratégies adaptées pour apporter leur soutien aux producteurs, transformateurs, distributeurs et commerçants.

Parlez nous des projets d’ESTEVAL

Nous avons commencé par la transformation des fruits en jus et en  sirop. Aujourd’hui, nous nous lançons,  j’allais dire,  dans la transformation de tous les produits alimentaires de qualité que nous estimons commercialisables et bons pour la santé des personnes. Nous développons aussi un partenariat avec d’autres structures qui ont des produits intéressants et répondant à nos critères de qualité et que nous proposons à notre réseau de distribution. C’est un moyen de se développer en externe et de répondre à un réel besoin des consommateurs.  Aujourd’hui les Sénégalais de la classe moyenne font de plus en plus attention à ce qu’ils mettent dans leurs assiettes à ce qu’ils mettent dans leur bouche et à ce qu’ils boivent, à ce qu’ils mangent.  Vous n’êtes pas sans ignorer qu’il ya énormément de problèmes de santé publique au Sénégal avec l’apparition de maladies qui sont normalement la propriété des pays du nord. Avant d’aller à la pharmacie pour acheter de la vitamine, on peut  commencer par consommer des fruits locaux qui sont très riches en vitamine, en fer, en calcium, en phosphore. C’est vraiment une démarche susceptible d’engendrer l’organisation de toute une filière parce qu’en amont,  il ya des producteurs qui savent maintenant de quelle  matière première nous avons besoin, selon quelle qualité et quelle quantité et qu’ils savent que quand ils produisent, ils peuvent le vendre à tel prix. Cela génère des revenus et met également en relation transformateur, producteurs et distributeurs.  Une véritable chaine de valeur est créée, qui participe à la construction et à la structuration de filière.

Et bien,  regroupons nous et travaillons ensemble, et tout le monde va y trouver son compte.

Propos recueillis par Bacary SEYDI




Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur comment les données de vos commentaires sont utilisées.