Sénégal : Une Mise à Niveau Spécifique pour faire émerger des champions parmi les PME  locales

Interview de Monsieur Ibrahima Diouf, Directeur du Bureau de Mise à niveau  des entreprises

Réalisée par  Bacary Seydi

 Pays aspirant à  l’émergence économique et sociale, le Sénégal peine encore à créer  une classe moyenne d’hommes d’affaire nationaux de la trempe de feu Aliou Sow de la CSE, à la tête d’entreprises florissantes, capables de prendre en main l’économie nationale.  Au même moment, un pays comme l’Ethiopie compte plus de 1700 millionnaires en USD dollars – des chefs d’entreprises majoritairement. La rédaction de Pme Africaines.Com recueille dans cette interview  l’analyse  du Directeur du Bureau de Mise à Niveau (BMN) des entreprises, Monsieur Ibrahima DIOUF, et la réponse du Programme de Mise à niveau (PMN) à  la nécessite pressante  de créer des champions locaux qui captent les fruits de la croissance et procèdent à sa redistribution par l’investissement, la consommation et la création d’emplois.

« On n’a pas vu cinq Cheikh Amar dans des secteurs clés de l’économie (agriculture, pêche, BTP, transport logistique etc). »

PmeAfricaines.Com : Pourquoi tant de retard dans l’émergence d’une classe moyenne de chefs d’entreprises locaux au Sénégal malgré les enjeux de transformation structurelle de notre économie, de partage des fruits de la croissance, et d’ouverture sans cesse de nos marchés à  la concurrence etc ?

 Ibrahima Diouf : Au Sénégal la classe moyenne n’a pas eu le temps de se mettre en place et de se consolider. Ce ne sont pas des initiatives qui ont manqué au Sénégal. Mais il n’y a pas eu dans la  continuité une véritable politique nationale  de promotion du monde des affaires. /*

Pendant la période allant de 1995 à  2005, le Sénégal a connu une période faste de croissance soutenue et ininterrompue. Mais cette période faste n’a pas permis l’émergence d’hommes d’affaire au pouvoir, à la commande de l’économie. De 2005 à 2011, le pays a connu une période de crise de l’endettement intérieur ce qui a eu pour conséquence l’effondrement des champions locaux. Les gains de compétitivité qui devaient être présents et profiter aux entreprises locales n’ont pas été au rendez-vous. On n’a pas vu cinq (05) Cheikh Amar dans des secteurs clés de l’économie (agriculture, pêche, BTP, transport logistiques etc). La densification d’un tissu d’entreprises performantes n’a pas eu lieu au Sénégal. Sa consolidation, son expansion, sa diversification dans d’autres secteurs n’ont pas eu lieu.

Dans les années 2009 à 2010, on a assisté à l’émergence de nouveaux chefs d’entreprises : les Yerim Sow, les Abdoulaye Mbaye de Neurotech, les Kabirou Mbodji de WARI, les Maley Mboup de Sesame Informatique, Omar Cisse de Intouch, Thiaba Kamara de Deloite dans la sécurité des SIG et le Conseil, Babacar Seck dans les Hydrocarbures, Amadou Seck Eurogerme dans la pâtisserie et les libano-syriens. Mais le problème ; c’est qu’il n’y a pas eu dans la  continuité une véritable politique nationale  de promotion du monde des affaires.

«Le Sénégal Numérique  à l’horizon 2025 est venu tardivement pour un secteur d’activité qui aurait du participer à hauteur de 30%  à la formation du PIB à l’horizon 2035.»

L’autre difficulté pour le Sénégal à faire émerger une classe moyenne d’entrepreneurs, c’est  le fait que ce sont les sociétés étrangères qui prennent tous les gros marchés. Dans le secteur stratégique de l’économie numérique par exemple, ce sont des sociétés étrangères  comme Atos qui ont aujourd’hui pris presque tous les marchés que les Maley Mboup de Sesam Informatique et d’autres jeunes ingénieurs sénégalais disposant d’avantages comparatifs  auraient du prendre. Le « Sénégal Numérique  à l’horizon 2025» est venu tardivement pour un secteur d’activité qui aurait du participer à hauteur de 30%  à la formation du PIB à l’horizon 2035.

Malheureusement, ces Pme locales font face aujourd’hui à de sérieuses contraintes. La première, c’est un turnover trop élevé (effectif qui bouge beaucoup, ne reste pas longtemps dans la même boite). La deuxième, c’est une évolution erratique pour un secteur à fort potentiel de création de richesse et d’emplois, et de surcroit un secteur exportateur dans la sous région.

L’environnement des affaires n’est pas non plus favorable pour les PME de ce secteur ; avec une taxation excessive de la valeur ajoutée créée à l’export. On n’a pas su développer les PME des TICS pour faire émerger les grands champions  à l’image d’ATOS. Conséquence, les grands groupes ont bouffé les parts de marchés.

Non seulement leurs modèles d’affaires doivent être mieux explicités auprès du secteur financier, mais mieux encore,  ces sociétés ont un faible accès à la commande publique. Un exemple, le marché des cartes d’identité biométriques de la CEDEAO confié à une société Malaisienne ; ce qui fait que c’est 50 milliards  FCFA qui échappent à nos PME ! Il aurait fallu être plus proche de nos PME avec une part de cette manne financière qui leur permettrait de moderniser leur outil de production, d’acquérir de nouveaux logiciels, et de procéder au perfectionnement de leur personnel etc. Si seulement la moitié – c’est-à-dire 25 milliards-,  était affectée aux nationaux et les 25 autres restants pour des besoins de sécurité, aux étrangers  à la limite…

La première phase du Programme de Mise à niveau a été perçue par beaucoup d’observateurs comme un Programme VIP ? Que répondez-vous à cette remarque ? Et comment ce Programme pourrait-il dans ces conditions aider à l’émergence de champions locaux?

La Mise à Niveau VIP était compréhensible en 2004 pour s’assurer de la capacité d’absorption des fonds (primes) plafonnées à 200 Millions de FCFA.  L’entreprise devait par conséquent avoir un certain niveau de structuration, une certaine capacité technique et financière. C’est ainsi que la phase pilote de 2004  à 2012 a fonctionné mais, dans le processus, on s’est arrêté pour regarder l’impact du Programme sur le tissu industriel sénégalais, et on s’est aperçu que les entreprises bénéficiaires se sont comportées de façon beaucoup plus avantageuse que les entreprises du même secteur d’activité n’ayant pas bénéficié du Programme. Une évaluation exhaustive avait été faite par une équipe de l’ONUDI et des experts sénégalais comme pape Ndary Niang. On est arrivé à la conclusion que pour impacter les emplois et sur la compétitivité des entreprises, il fallait élargir la base de la mise à niveau et attaquer la cible PME; une adaptation de l’offre de mise à niveau à la structure de l’économie régionale.  C’est ainsi qu’en 2015, l’offre s’est adaptée  à la demande locale et nous avons mis en place trois Guichets en lançant la mise à niveau spécifique : un guichet mise à niveau allégée, un guichet Mise à niveau sectorielle, et un guichet appui technique ; avec la particularité de s’attaquer à la cible PME avec un Programme expérimental accompagné par l’AFD pour la période 2015-2018 en Casamance.

Sur la base de ce succès en Casamance, le PMN spécifique a été adopté et devrait être implémenté dans  toutes les régions du Sénégal. Entre temps, le PMN spécifique a  fait des émules parce que le Programme de Développement de l’emploi au Sénégal l’a repris à son compte en mettant le focus sur l’emploi. Ce Programme vise à limiter les immigrations clandestines, avec une concentration sur trois zones géographiques : zone nord (saint Louis, Matam Podor), Zone sud (Ziguinchor Kolda Vélingara), zone Est (Tambacounda et Kédougou).

Dés lors, le 1er comité de pilotage en zone Nord a retenu 8 entreprises dont 6 accompagnées dans la production, la transformation et la commercialisation du riz, une entreprise dans la production d’aliment de bétail, et une autre dans la culture vivrière et dans l’horticulture pour un total de 811 millions de FCFA d’investissement pour un montant de prime de 356 millions de FCFA à l’investissement. Comme le Focus est mis sur l’emploi, 66 emplois directs seront créés et 650 emplois saisonniers (journaliers).

Rappelons que la philosophie du Programme met l’accent sur la modernisation de l’outil de production, l’amélioration de la marge nette d’exploitation, autrement dit,  faire des bénéfices et créer de la richesse en augmentant sensiblement la valeur ajoutée créée de 10 à 70 %  et en privilégiant une exploitation professionnelle et moderne. A cet effet, Une mission de prospection  est prévue les semaines  et mois  à venir sur Tambacounda et Kédougou.

Comment le Programme de mise à Niveau Spécifique a réussi à adresser les contraintes traditionnelles d’accès des PME locales au Programme  de Mise à niveau?

Avec la phase pilote du Programme, il fallait imposer aux  entreprises candidates d’être restructurées, d’avoir au moins deux années d’activités et générer des états financiers certifiés… Par contre, avec la Mise à Niveau Spécifique,  les critères d’éligibilité ont été allégés pour adapter l’offre de mise à niveau à la réalité  de la PME locale : Une seule année d’existence est demandée ; pas besoin d’avoir des Etats financiers certifiés, mais une comptabilité Centre de Gestion Agréé (CGA) acceptable. L’entreprise n’a pas besoin non plus de trois ans pour réaliser son plan d’investissement. Aussi, le plafond des investissements a été revu à la baisse. On n’exige plus 500 millions de plafond pour les investissements à réaliser. Cela a permis de lever les contraintes mais tout en gardant les PME ayant un réel potentiel de développement. Des entreprises qui vont non seulement devenir demain de grands champions et contribuer à l’objectif d’autosuffisance en riz et de  transformation structurelle de l’économie locale, mais aussi constituer une classe moyenne d’homme d’affaires locaux qui créent de la richesse et des emplois durables .

Quid de la contrainte financière des PME locales pour réaliser les investissements initiaux?

ID : Nous avons opté pour une domiciliation des primes à la Banque Nationale de Développement Economique (BNDE) ; primes allant jusqu’à 50 millions de FCFA qui constituent une sorte de garantie auprès de la BNDE et qui lui permet de préfinancer les investissements en amont. Ainsi, le Programme a été un levier actionné pour débloquer l’opération de crédit. Une PME qui doit emprunter 100 millions de FCFA, la banque lui octroie en réalité 50 millions avec un accompagnement technique du BMN en amont. Cela a le mérite de rassurer tout le monde, la banque, l’emprunteur et le BMN.

On a remarqué que chaque régime politique  qui est passé au Sénégal a essayé de créer sa classe d’hommes d’affaire avec des résultats qu’on connait ?

L’entreprenariat est un processus d’apprentissage et de mise en situation. Un chef d’entreprise propulsé au devant de la scène sans affronter la rigueur du business, de la concurrence, de l’innovation, de la vision, l’entreprise disparait si le souteneur disparait.




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