Comment assurer la transition énergétique dans le secteur alimentaire informel en Afrique?

Par Bacary SEYDI, Pme Africaines.com
La question était au centre des travaux d’un Atelier de partage des résultats d’un Programme de recherche sur « le Genre et les usages productifs de l’énergie dans le secteur alimentaire informel au Sénégal, au Rwanda et en Afrique du Sud. ».

Les personnes qui fréquentent les grands centres urbains africains les côtoient et les fréquentent chaque jour que Dieu fait ! Ce sont ces millions de restaurants de rue, de cantines, de gargotes, de fast-Food qui jonchent les artères des grandes cités, les marchés et autres  lieux de regroupement de personnes en Afrique et toutes ces petites unîtes de transformation de produits locaux dans les zones périurbaines et urbaines. Pourtant, celle familiarité avec ce type d’entreprises dit du secteur informel alimentaire,  ne rime pas à vrai dire avec une bonne connaissance  des besoins de développement d’un secteur en plein boom, devenu une niche importante de création de richesse et d’emplois en Afrique. Selon les résultats du Programme de recherche, le Secteur Alimentaire Informel (SAI) fournit à lui seul 92 % des emplois non agricoles en Afrique. Pour les femmes, qui en constituent les principales actrices, cette activité est un moyen sûr de sortir de la pauvreté urbaine, qui leur procure emplois, revenus décents et pouvoir au sein des foyers. Des lors, l’accès durable de ces entreprises aux services énergétiques modernes constitue un enjeu majeur de développement de ce secteur ; l’énergie étant un des facteurs déterminants de croissance et d’expansion de ces entreprises. C’est dire toute la portée et les enjeux rattachés à ce Programme de recherche sur « le Genre et les usages productifs de l’énergie dans le secteur  alimentaire informel au Sénégal, au Rwanda et en Afrique du Sud.». Le partage de ses résultats avec les parties prenantes au cours d’un atelier organisé le 15 Mai 2018 à Dakar par Enda Energie en partenariat avec ENERGIA, a réuni des parties prenantes institutionnelles (ministères  sectoriels, collectivités locales), comme privées (chefs d’entreprises et leurs organisations), ainsi que les organisations de la société civile,  les universités et centres de recherche. Les participants  étaient invités  à engager un dialogue des parties à la lumière des conclusions des résultats de la recherche, afin de cerner les principaux  facteurs de blocage de l’utilisation des Services Energétiques Modernes (SEM) dans le Secteur Alimentaire Informel (SAI)  et  d’identifier les  stratégies pour lever les barrières.

Pour rappel, ce Programme de recherche sur « le Genre et les usages productifs de l’énergie dans le secteur alimentaire informel » est mené depuis 2015 par un consortium d’instituts de recherche composé de l’université   de Cap Town, de Marge (Rwanda), d’enda Energie (Sénégal), sous la coordination de  l’Université de Twentee (Netherland). Il s’inscrit dans le cadre de l’intégration du genre dans les politiques, programmes et projets énergétiques publics, dans  le sillage de l’initiative mondiale  pour  l’accès pour tous à l’énergie durable.

Eléments de politique énergétique du Sénégal

Les travaux de l’Atelier ont permis de revisiter la politique énergétique du Sénégal. Il est ressorti que le Sénégal dispose d’un cadre politique, institutionnel et juridique favorable à la transition énergétique. En effet, l’énergie fait partie du Plan d’action prioritaire du Plan Sénégal Emergent (PSE). Elle doit servir de levier essentiel de transformation structurelle de l’économie sénégalaise. À terme, la mise en œuvre de cette vision doit aider le Sénégal à réussir sa transition énergétique et à matérialiser sa participation aux efforts mondiaux de réduction des gaz à effet de serre.

Au plan institutionnel,  la Contribution Déterminée au niveau National (CDN) du Sénégal détaille un portefeuille de mesures permettant une réduction de 21% des émissions de GES prévues à l’horizon 2030.  Tandis que la lettre de politique de développement sectoriel de l’énergie (LPDSE 2013-2017) qui mise sur la diversification des sources d’énergie  à  travers le Mix énergétique   fait focus sur le développement des énergies renouvelables, l’efficacité énergétique  et  l’accès universel à l’énergie.  Cette LPDSE doit aider à la sécurisation de l’approvisionnement énergétique et la réduction de la dépendance aux importations de combustibles fossiles.  Tout ceci s’est traduit entre 2016 et 2O17 par la mise en service de plusieurs centrales solaires et rapproche le Sénégal de l’objectif intermédiaire d’atteindre 20% de la puissance installée en ENR (solaire, éolien, biomasse) en 2017.

Au plan juridique, un cadre incitatif de promotion des énergies renouvelables est en train de se mettre en place avec des lois et règlements pour permettre au secteur privé d’investir dans le secteur de l’énergie avec notamment: la promulgation de deux lois d’orientation relatives à la promotion des énergies renouvelables et aux biocarburants (loi n° 2010-21 du 20 décembre 2010 et loi n°2010-22 du 15 décembre 2010 respectivement) et l’adoption du décret n° 2011-2013 portant application de la loi d’orientation sur les ENR et relatif aux conditions d’achat et de rémunération de l’Électricité produite par des centrales à partir de sources d’ENR ainsi que les conditions de leur raccordement au réseau.

Toutefois, ces avancées significatives cachent mal une énorme fracture énergétique  en termes de couverture géographique de la population et de  satisfaction des besoins en énergie de l’économie. A titre d’illustration, 7,2 millions de personnes au Sénégal sur une population de 14,3 millions, soit 1,6 millions de foyers n’avaient  pas encore accès à l’électricité (Source: World EnergyOutlook 2014 & Gouvernement du Sénégal, www.gouv.sn). On est encore loin de l’Objectif intermédiaire en fin 2017 : 60% en zone rurale et 95% en zone urbain et de l’Accès universel à l’électricité en 2025: 100% de taux de couverture et raccordement d’au moins 90% des ménages ruraux. Les taux d’accès à l’électricité en 2017 se situent aujourd’hui à 40% en zone rurale et  92% en zone urbaine.

C’est pour toutes ces raisons que la Lettre de Politique de Développement du Secteur de l’Energie (LPDSE) est en cours de révision. Plusieurs préoccupations doivent être intégrées dans sa version révisée. Par exemple, la version actuelle, n’est pas désagrégée par type d’usage (économique, social). De même, on note une  faible prise en compte de tous les aspects liés au genre,  ou aux usages productifs.

Enfin, il est bon de souligner que s’il existe une stratégie nationale sur les combustibles domestiques  et  une  stratégie nationale pour l’équité et l’égalité du genre,  aucune étude n’avait était faite auparavant sur les usages productifs de l’énergie tenant compte du genre ; à fortiori sur les besoins en énergie du secteur alimentaire informel qui occupe le plus de femmes. D’où toute l’importance des conclusions tirées des résultats d’un tel  Programme de recherche.

Facteurs de blocage à la transition énergétique dans le SAI

La Transition énergétique dans le secteur alimentaire de l’informel a été au cœur des échanges entre les parties prenantes. Elle signifie pour ce secteur, l’abandon des sources polluantes d’énergies et la migration progressive vers les énergies modernes. Parmi les barrières à la transition énergétique dans le secteur alimentaire informel, l’atelier a pointé du doigt le manque d’accès au financement des entreprises de SAI – du fait notamment de leur  caractère informel -, comme une contrainte structurelle partagée avec l’ensemble des entreprises du secteur informel. En effet, l’incapacité des entreprises du secteur informel  à présenter des informations économiques et financières fiables sur leurs activités – en l’absence d’une tenue de comptabilité régulière et normalisée-, combinée à leur incapacité à fournir  des garanties suffisantes et à la pratique de taux d’intérêts prohibitifs par les Systèmes Financiers Décentralisées (SFD), sont autant de facteurs qui ne facilitent pas leur accès au crédit auprès du secteur financier. Du coup, c’est la capacité d’extension et de développement de ces types d’entreprise qui est plombée, et avec elle, leur capacité à recourir à des sources d’énergies modernes et moins polluantes.

Au demeurant, on note une  réticence  des entreprises informelles à se formaliser (refus de se formaliser) pensant qu’elles gagnent plus en restant informelles.

Par ailleurs, le manque de synergie d’intervention des acteurs au niveau national et la faible appropriation de la LPDSE par tous,  ne sont pas pour aider à la levée des barrières. Elle explique en partie une certaine méconnaissance des types de besoins et de demandes énergétiques sur la base d’une situation  de référence.

De façon générale, les difficultés d’accès à des sources  l’énergie modernes revêtent deux dimensions : l’accessibilité en termes de Coût de l’énergie (encore très élevé) et l’accessibilité en termes de disponibilité.

Il s’y ajoute un faible niveau de  professionnalisation des acteurs et des activités du secteur alimentaire dû à un manque de formation technique et professionnelle des promoteurs et de leurs employés. La faible capacitation des femmes autant sur le plan technique que sur le plan financier à recourir aux services énergétiques modernes, leur faible niveau d’instruction, et leur manque d’accès à l’information sur les sources d’énergies, les coûts, et les opportunités de financement, y sont pour beaucoup ainsi que le manque de sensibilisation sur les solutions techniques et technologiques innovantes d’accès aux énergies propres dont certaines sont pourtant à leur portée.

L’accès à un site adéquat (enclavement site, site mal aménagé ou inapproprié, ou hors de portée du fait d’un coût prohibitif) peut être un obstacle pour utiliser certaines sources d’énergies modernes.

La recherche de solutions faciles pour s’atteler aux corvées domestiques multiples n’est pas à négliger dans la persistance  de l’usage des énergies traditionnelles. Le choix de la source d’énergie combustible (charbon de bois, ou bois de chauffe) souvent lié aux gouts, aux aspects culturels et   habitudes alimentaires  est perçu comme un facteur de blocage à la migration vers les sources d’énergies modernes.

Tous ces facteurs de blocage  se traduisent par une faible autonomisation des femmes,  principales actrices du SAI et par l’utilisation de plusieurs sources d’énergie polluantes  dans le SAI,  causes d’ennuis sanitaires,  et d’insécurité au travail.

Recommandations pour lever les barrières à la transition énergétique

Pour lever les barrières à la transition énergétique dans le secteur de l’Alimentaire informel, l’Atelier a recommandé qu’un accent particulier soit mis sur la promotion  des combustibles alternatives (biogaz, solaire, etc) et la diminution du coût de l’électricité.

Les efforts tendant à l’amélioration des connaissances sur le secteur informel (recherches à mener) doivent se poursuivre. A cet égard, un certain nombre de pistes de recherche ont été dégagées. Il s’agit notamment de mener des études permettant de pouvoir  quantifier la part de l’énergie dans les coûts de production des entreprises du secteur alimentaire informel.  Cette étude pourrait être complétée par une autre sur les types de  besoins en énergie du secteur alimentaire informel  d’une part, et d’une étude sur les effets induits sur l’autonomisation des femmes et  le renforcement de leur pouvoir économique d’autre part.

L’Atelier a recommandé de mettre en place un cadre de régulation intégré multi-acteurs, qui impliquerait toutes les parties prenantes y compris les Collectivités locales dont le rôle dans la mise à disposition de locaux de production adéquats au secteur alimentaire informel  a été mis en évidence ainsi que dans la mise en place de cantines scolaires et de détermination de la fiscalité locale?

L’atelier a recommandé aussi le renforcement de  la représentativité des Femmes dans la production d’énergie  et la généralisation  des bonnes pratiques et connaissances comme la vulgarisation de solutions technologiques locales d’accès aux énergies renouvelables (exemple du Four Solaire de Mekhe Département de Kebemer). En outre, il a été demandé de renforcer  l’effectivité de l’approche genre dans la LPS/Développement de l’Energie.

Une bonne transition énergétique ne peut faire l’économie de la sensibilisation, de l’information et de la  formation sur les services énergétiques modernes tant il est vrai que les préoccupations de développement durable, d’économie d’énergie, et d’efficacité énergétique  sont encore loin d’être intégrées dans les choix d’énergies à usages productifs dans le secteur alimentaire informel.

Pour le cas spécifique du Sénégal, Il importe de tirer profit des perspectives d’exploitation du pétrole et du gaz en vue de baisser les coûts des combustibles (mécanismes de refinancement).

Sur la question transversale de la formalisation des entreprises, les échanges ont permis de poser plusieurs interrogations sur comment formaliser les entreprises du secteur.  Quel type de formalisation sied le mieux à ce secteur d’activité ? N’y a-t-il pas lieu de changer de paradigme en matière de formalisation des entreprises du secteur informel ? Ne faudrait-il pas passer  à une formalisation qui ne sera pas cette fois -ci uniquement accès sur des objectifs d’ordre fiscal mais plutôt sur le renforcement des capacités développantes de l’entreprise, assortie d’incitations (subventions d’énergies comme en Afrique du Sud,  l’accès  à des commandes publiques,  ou une amnistie fiscale pendant les 1eres années d’installation, etc)? Comment adresser la question des risques liés aux branchements irréguliers, et celle de l’accès  à des  technologies énergétiques appropriées ? Des réponses qui seront apportées à  ces interrogations, dépendront en bonne partie la levée en même temps de plusieurs contraintes à  la transition énergétique dans le secteur.

D’ailleurs, au titre des mécanismes de financement, l’Atelier a montré que les SAI devraient aller vers la formalisation pour avoir plus de chance d’accéder au crédit auprès des mécanismes existants. L’encadrement des SAI à se formaliser  est donc apparu comme une nécessité.

Au Sénégal, la DER (délégation à l’entreprenariat rapide) qui vient de démarrer ses opérations, est une nouvelle opportunité de financement pour les entreprises du secteur tout comme le  projet d’Appui au Développement de l’entreprenariat féminin et à l’entreprenariat Jeune  (PADEF EJ),  La Plateforme d’Appui au Secteur Privé (PLASEPRI).  Il ya aussi les solutions offertes par la finance inclusive (microfinance, crowdfunding, finance digitale,  le Projet de Microfinance islamique(PROMISE). Et d’autres solutions de financement innovantes à l’image de celles  offertes par des Societes d’investissements d’impacts. Le programme d’appui au secteur informel (PASI) du ministère sénégalais en charge des PME et du secteur informel doit être mieux vulgarisé. Il  accompagne les entreprises du secteur informel  sous forme de Garantie auprès des Banques et IMF à travers le FONGIP.

Il existe en outre  des facilités de financement de la production d’énergies renouvelables à petite échelle par des acteurs privés comme celles offertes par la Société Africaine des Biocarburants et des Energies Renouvelables (SABER) en Afrique de l’Ouest et d’autres mécanismes régionaux comme Power Africa.

 




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