La Caisse des Dépôts et Consignations du Sénégal a-t-elle renoncé à sa mission de financement des PME ?

La création de la Caisse des Dépôts et Consignations (CDC)  en 2006 avait suscité un immense espoir auprès des PME sénégalaises qui voyaient en elle un partenaire idéal pour le  financement sur le long terme de leurs besoins en investissement. Aujourd’hui, cet espoir est en train de fondre comme du beurre au soleil.

Par Bacary SEYDI

Au vu de l’orientation donnée aux  premières interventions de la Caisse et des priorités actuelles de ses dirigeants, on ne peut s’empêcher de se poser des questions au sujet de l’attitude de la CDC du Sénégal vis-à-vis des PME. On remarque que ces dernières sont de plus en plus  absentes du discours des responsables de la CDC tout comme dans les plans stratégiques d’intervention de l’institution, au profit des grands projets. Le financement des PME qui dans l’entendement des concepteurs de la CDC faisait partie d’une des quatre missions de service public d’intérêt général assignées  à la CDC ne l’est –il plus aux yeux des dirigeants actuels de la Caisse ? La démarche actuelle de la CDC n’expose-t-elle pas l’Institution à une concentration du risque sur les grands projets ? Y a t-il un problème de disponibilité d’une expertise interne en matière de gestion des risques liés au financement des PME ? Ce qui reste à  vérifier car qui peut le plus peut le moins. La caisse a récemment créé une filiale ingénierie censée regorger d’une expertise qualifiée ; rien n’empêche que ce même cabinet puisse s’occuper de l’instruction des dossiers de demande de financement des PME, de l’assistance technique des PME demandeuses ou déjà financées ! Toujours est-il que la CDC prend de plus en plus ses distances vis-à-vis des Pme sénégalaises, c’est le moins qu’on puisse dire.

A noter que le Sénégal a créé sa caisse en janvier 2006 sous forme d’établissement public spécial, s’inspirant ainsi des expériences de la Caisse des Dépôts en France, de la Caisse de Dépôt et Placement du Québec et de la Caisse de Dépôts et de Gestion du Maroc. Cette initiative de l’Etat  procédait de  sa volonté politique  d’accompagner des secteurs importants et prioritaires de l’économie qui n’arrivaient pas à trouver des financements conséquents à long terme auprès du système financier notamment bancaire,  qui a fini de montrer ses  limites à financer certains secteurs de la vie économique et sociale.

Plan stratégique à   l’encontre des PME-PMI ?

Certes le financement des PME est toujours maintenu dans le nouveau plan stratégique 2018-2022 de la CDC, mais les modes d’interventions ainsi que les véhicules et outils qui seront utilisés ne sont pas encore précisés ; ce qui n’est pas de nature à rassurer les PME. L’institution se fait de plus en plus discrète sur sa mission de financement des PME. Aujourd’hui la caisse est beaucoup plus en vue dans l’exercice des autres missions notamment dans les projets immobiliers jugés certainement plus rentables et dans d’autres projets structurants initiés par l’Etat lui-même au nombre desquels on peut citer : la réalisation des sphères administratives régionales pour le compte de l’Etat à Kaolack, Diourbel, Thiès et Sédhiou, la construction prochaine d’un centre de traitement des grands brûlés au sein de l’hôpital Fann sur demande du ministère de la Santé, la construction de résidences universitaires pour 5000 lits dans les campus de Bambey, Thiès, Diourbel, Ziguinchor et autres, la compagnie Air Sénégal.

Paradoxalement,  l’institution se fait de plus en plus discrète sur sa mission de financement des PME. De plus, on la voit de moins en moins participer à  des rencontres ou foras sur cette thématique. Tout laisse croire qu’elle est en train de tourner le dos aux PME au profit des grands projets étatiques. Son projet phare, c’est la construction d’une tour à coup de milliards ; la cité des Mamelles,  et l’investissement dans Air Sénégal dont la rentabilité est plus que problématique. Au même moment, se pose avec acuité le financement bancaire de l’investissement des PME suite aux nouvelles exigences de BALE II et III qui obligent les banques à  renforcer leurs fonds propres, et à exiger des garanties hors de portée des PME, toutes  choses qui sont de nature à rendre plus frileuses les banques à  se lancer dans des opérations de financement des besoins d’investissements des PME.  

Son nouveau plan stratégique est structuré autour de trois orientations majeures: l’amélioration considérable de la gouvernance et de l’environnement de travail, l’amélioration du niveau de ressources, le développement de nouveaux projets et la filialisation des activités concurrentielles. Il est désormais question pour la caisse de réaliser  des projets d’infrastructures  pour ensuite les céder aux partenaires bénéficiaires (principalement l’Etat et/ou ses démembrements) sous forme de vente directe, de location-vente ou de vente à terme, avec un niveau de retour sur investissement correct pour l’institution. 

Pour un virage stratégique  au profit des PME sénégalaises.

Après 13 ans d’existence, on remarquera que l’établissement  se fait discret et qu’il lui manque encore dans son dispositif  plusieurs outils financiers et plusieurs véhicules pour atteindre les objectifs qui lui sont assignés  sur le plan économique et social. Or, la CDC dispose de ressources financières abondantes, longues et peu onéreuses  qu’elle peut mettre à la disposition des PME. L’institution annonce dans son site avoir injecté plus de 60 milliards de FCFA dans l’économie sans qu’on ne sache réellement la part consacrée aux PME dans cet investissement, ni le nombre de PME bénéficiaires, encore moins la nature des interventions et les secteurs d’activités concernés. Aussi, il apparait clairement que très peu de PME sénégalaises ont bénéficié du soutien financier de la CDC en dehors du projet solaire Synergy 2 et du projet de production pharmaceutique,  Parentus, qu’on peut même considérer à la limite comme des Petites et Moyennes Industries (PMI). Pour le reste des PME bénéficiaires des interventions de la CDC, c’est un silence de Cathédrale. L’équipe sortante comme celle aux commandes aujourd’hui, n’a daigné piper un mot sur comment elle compte accompagner les PME-PMI jusqu’à ce jour.

Cependant, rien n’est encore joué  et il n’est pas trop tard pour la CDC de  s’intéresser à nouveau aux PME sénégalaises. .  En effet, elle est en mesure d’être un pilier du financement à long terme  et jouer un rôle pivot dans le dispositif de financement de l’économie sénégalaise. Tout est question de volonté politique du gouvernement du Sénégal et d’un  virage stratégique que  ses dirigeants doivent opérer. Dés lors, la Caisse pourrait éventuellement recentrer ses  financements et interventions pour :

  • Investir dans les PME  au travers d’un programme d’investissement en capital ou de prêts participatifs servant à déclencher les financements d’autres investisseurs, et qui pourrait créer un fort effet de levier.
  • Créer des fonds d’investissement avec de multiples intervenants   pour la modernisation ou le développement de PME ancrées  dans des secteurs d’activités innovants comme l’économie numérique, ou l’économie verte qui regorgent  des potentiels énormes de création de richesse et d’emploi.

Comme partout ailleurs, une caisse de ce genre  joue le rôle de levier capable de faciliter le financement de toutes natures des différents secteurs  et branches d’une économie, à long terme.

Rappelons que la caisse sénégalaise était perçue comme une alternative crédible au financement bancaire classique. Et que c’est à travers la   Loi rénovée 2017-32 du 15 juillet 2017 fixant les nouvelles règles d’organisation et de fonctionnement de la CDC et qui abroge la loi 2006-03 du 04 janvier 2006 ayant créée l’institution, que le législateur a investi la CDC de missions d’intérêt général de financement du logement social et de standing, des travaux d’équipements des collectivités territoriales,  de la politique de la ville, des Petites et Moyennes Entreprises (PME), et de financement de projets stratégiques et structurants définis par l’Etat ; ceci en appui aux politiques publiques conduites par l’Etat et les collectivités territoriales, notamment en matière de développement économique et social.




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