Entretien avec Jean Marie Koné, initiateur de Cap Afric en Tunisie

L’homme d’affaires ivoirien, Jean-Marie Koné, Directeur Général de JMK Group, vient de s’implanter en Tunisie à travers Cap Afric, une plateforme de business dédiée aux PME. 

Réalisé par El Hadji Ibrahima DIA, et paru dans Financial Afrik

Vous venez d’implanter en Tunisie une plateforme de business dénommée CAP AFRIC. Pouvez-vous nous décliner ses principaux objectifs ?

Cap Afric vise à favoriser les échanges commerciaux par la mise en œuvre d’un outil de rapprochement entre les importateurs et exportateurs. Nous sommes avant tout, un groupement d’Achats de PME africaines. Ceci permettra aussi aux importateurs de bénéficier de prix avantageux grâce à un catalogue riche de 200 fournisseurs et de faire économiser aux adhérents d’environ 10 à 30% sur leurs opérations d’achat. Ces économies ne se font bien évidemment pas au détriment de la qualité et du service proposé par les fournisseurs. Ces paramètres font partie des grilles d’analyse des appels d’offres. Les résultats obtenus sont validés par les études tarifaires gratuites et les enquêtes qualité menées chez les adhérents. Nous mettons à la disposition de nos adhérents des accords-cadres mais ceux-ci gardent la mainmise entière sur leurs achats. Ainsi, les adhérents choisissent les marchés qui les intéressent ainsi que les fournisseurs sur le catalogue. D’une manière générale, nous n’imposons pas le référencement. Les adhérents peuvent eux-mêmes donner leur avis et voter pour les fournisseurs grâce à une interface internet. Le rôle de CAP AFRIC est d’assurer une gestion centralisée des fournisseurs et de négocier les meilleurs tarifs pour ses adhérents, importateurs.

Les exportations tunisiennes vers l’Afrique ne représentent que 7% du total exporté. Quelles propositions ou schéma faut-il pour booster ces échanges ?

D’abord, il faut comprendre qu’en général, les pays de l’Afrique du Nord sont faiblement ouverts au commerce international. Leur commerce se caractérise par sa forte concentration géographique et sa faible diversification de produits. Cette région constitue un des cas les plus extrêmes de la faiblesse du commerce intra-zone et du déficit d’intégration. Une situation qui ne s’est pas améliorée au cours des quinze dernières années. Le commerce intra-zone se situe actuellement aux environ de 2,7 %, un niveau d’intégration commerciale très en-deçà des performances réalisées par les autres communautés régionales y compris sur le continent africain.

La faiblesse de l’ouverture des pays d’Afrique du Nord est liée en grande partie aux tarifs appliqués aux produits importés, qui restent parmi les plus élevés du monde. Par exemple, la moyenne simple des droits de douane NPF (Nation la Plus Favorisée) appliqués dans l’industrie est de 21 % pour les pays de la région contre 10,8 % pour l’Asie et 9,5 % pour les pays d’Amérique Latine. Certes, ces taux de protection ont significativement baissé au cours des dix dernières années, mais leur diminution a été variable en fonction des pays. Selon le dernier rapport FEMISE en 2005, le Maroc aurait réduit son tarif moyen de 57 % et son tarif maximum de 65 % au cours de la période 1993-2003.

En revanche, l’Algérie, la Tunisie et l’Égypte n’auraient baissé leurs tarifs moyens que de 20 à 30 %. La performance des échanges commerciaux des pays de la région est contrainte par leur distribution géographique fortement concentrée, doublée d’une structure des exportations faiblement diversifiée et dominée par des produits primaires d’origine minérale ou végétale. Par ailleurs, en dépit des initiatives multiples d’intégration régionale, les flux de commerce intra-régional demeurent extrêmement faibles. Il n’empêche que l’Afrique a d’énormes besoins en termes de produits de consommation et d’équipement et de demi-produits. La Tunisie doit bien se positionner pour en combler une bonne partie. La Tunisie se doit d’adhérer à la mise en place de la zone de libre- échange continentale africaine (ZLECA) pour booster son commerce avec le continent. Mais il reste un long processus à mener pour que le marché commun africain devienne une réalité. En plus de la ratification par au moins 22 pays, les négociations sur les produits à exclure du démantèlement tarifaire et les produits dont les barrières douanières seront levées progressivement doivent continuer à être menées et aboutir…

Le monde et l’Afrique font face aujourd’hui à la pandémie du covid-19. Quel serait le niveau d’impact direct sur les PME africaines, le projet de la zone de libre-échange continental africaine, le projet de création de la communie commune et enfin surs les investissements directs étrangers ?

Les prévisions laissent entrevoir une forte récession tant en Afrique que dans le reste du monde. La Banque Mondiale estime que le PNB de l’Afrique subsaharienne sera à seulement de 2,8%, tandis que le Nigeria, l’Angola, l’Algérie et l’Afrique du Sud subiraient une récession de presque 7 %. Le Nigeria, le Gabon et l’Angola demeurent en effet très dépendantes de leurs exportations de pétrole dont le prix a été divisé par trois en trois mois, la situation est similaire pour les pays exportateurs de produits miniers, Namibie, Zambie, Mozambique, Niger et Botswana en premier lieu.

Selon la Communauté Economique Africaine (CEA), la COVID-19 pourrait faire chuter les recettes d’exportation de combustibles de l’Afrique à environ 101 milliards de dollars en 2020. En outre, la CEA ajoute que les envois de fonds et le tourisme sont également touchés. Cette analyse est complétée par une baisse drastique des flux financiers en général: une diminution des flux d’IDE, une fuite des capitaux, un resserrement du marché financier intérieur et un ralentissement des investissements entraînant possiblement à terme des pertes d’emplois.

En outre l’arrêt brutal des transactions de matières premières et financiers, la plupart des Africains qui vivent en milieu rural dépendent des activités agricoles pour leur subsistance. La part du secteur primaire est en effet prépondérante en Afrique. L’Afrique est le continent où l’extrême pauvreté est la plus présente : selon l’Institut Brookings, un Africain sur trois – 422 millions de personnes – vit en dessous du seuil de pauvreté mondial. Cette crise arrive alors que la faim dans le monde progresse continuellement depuis 2015. En Afrique de l’Est en particulier, près d’un tiers de la population (soit 30,8 %) est sous-alimenté. Outre le climat et les conflits, les périodes de récessions et de crises économiques sont à l’origine de cette hausse. La question de la résilience des populations les plus fragiles est donc posée. Ce fait est confirmé par le PNUD qui a déclaré que la crise du COVID- 19 menace de frapper de manière plus forte les pays en développement – les pertes de revenus pourraient dépasser les 220 milliards de dollars et près de la moitié des emplois en Afrique pourraient être perdus. Le secteur privé est très important pendant cette crise. Malheureusement, il est fragile dans de nombreuses régions d’Afrique en raison du manque d’investissements. Même si la dette publique est annulée, il y a aussi un problème de dette dans le secteur privé africain et nous devrions nous en préoccuper. Dans les pays occidentaux, les entreprises bénéficient d’aides et sont même parfois renflouées. La pandémie, et avec elle les mesures sanitaires de prévention, comme la réduction des déplacements, ont eu pour effet immédiat de toucher directement le secteur informel. 

Il faut savoir que celui-ci contribue à hauteur de 40 à 50% du PIB en Afrique subsaharienne et y représente plus de 80% des emplois, ce bien qu’il reste statistiquement assez mal connu. De ce fait, certaines mesures sociales dédiées à cette partie des économies africaines tarderont à être effectives posant ainsi des défis sociaux significatifs. Le deuxième point concerne la situation des PME/PMI. Elles sont quasiment le poumon économique des pays du continent représentant 90% du tissu entrepreneurial et sont un vivier important d’emplois. Si l’on ne connaît pas le nombre exact de PME/PMI à l’arrêt ou en difficulté en cette période, les mesures inédites de soutien prises par les banques centrales et les États sur le continent permettront de contenir le choc du Covid-19 pour cette frange importante de l’appareil productif des pays.

Cependant, il me semble que le plus difficile reste à venir car quand la pandémie sera contenue, les économies devront se réorganiser assez rapidement car certaines de ces PME/PMI auront disparu. Les pays en voie de développement sont, à des degrés divers bien sûr, relativement plus exposés aux chocs économiques. Toutefois, quand on y regarde de plus près, on constate que 33 des 48 pays classés dans la catégorie des Pays les Moins Avancés (PMA) se trouvent sur le continent africain. Et cette catégorie d’États répond à une caractéristique principale qui est leur vulnérabilité structurelle aux chocs économiques qui se décompose en «trois fragilités». Il y a l’exposition aux chocs, puis la fréquence et l’ampleur de ces chocs, et enfin leurs capacités de résilience.

Dans le cas du Covid-19, on s’interroge sur la capacité de résilience des économies et des systèmes sanitaires pendant et après la pandémie. Il est évident que les économies africaines souvent dépendantes d’exportations de matières premières et de financements extérieurs devront trouver des moyens innovants pour soutenir leurs besoins en devises et assurer la continuité des projets d’investissement. Les pays n’auront d’autre choix que de soutenir les économies et les ménages quoique cela puisse coûter. Difficile aussi quand on pense à la rareté des ressources et surtout à la perception qu’auront les créanciers sur nos économies en développement. Au- delà, les mesures de politique monétaire expansives annoncées par les banques centrales des économies avancées sont porteuses d’espoir pour les économies en développement.

 En effet, tout porte à croire que le scénario de 2009-2010 pourrait se reproduire, avec l’Afrique qui pourrait attirer des dollars disponibles et «bon marché» à la recherche de rendements élevés. Un phénomène que les économistes ont nommé le “dollar carry trade”. Un autre levier concerne les banques centrales. Leurs politiques monétaires expansives devront viser deux acteurs, les Etats et les petites entreprises. Pour les Etats il s’agira de les soutenir pour qu’ils maintiennent leurs dépenses d’investissement à travers l’utilisation des réserves de change ou d’achat de bons du trésor. Ensuite, il faut savoir que les PME/PMI feront face à une concurrence importante dans l’accès au financement étant donné que les Etats et les grandes entreprises se porteront également sur le marché financier pour satisfaire leurs besoins en capital. Ici, les banques centrales auront besoin de mettre en place des politiques beaucoup plus incitatives voire directives à l’endroit du système bancaire afin que les appuis nécessaires soient apportés à ce secteur. La COVID-19 a retardé les négociations sur la question de l’accord de libre-échange continental africain dont l’entrée en vigueur était fixée au 1er juillet 2020. Également, le report du sommet de l’Union Africaine qui devrait se tenir en Afrique du Sud, le 30 mai 2020, aux fins d’encourager les négociations commerciales sur les réductions tarifaires, les règles d’origine et les autres réglementations nécessaires. Cela intervient alors que l’Afrique est à la traîne quant au commerce intracontinental.

Celui-ci ne représente que 15 % du total, contre 58 % en Asie et plus de 70 % en Europe. Même sans l’interférence d’une pandémie, la conclusion d’un accord semblait difficile. L’accord oblige les États membres à supprimer les droits de douane de 90 % des marchandises échangées, ce qui permet le libre accès aux produits de base, aux marchandises et aux services à travers le continent. Le texte actuel propose aux pays un délai de cinq ans pour abaisser à zéro les droits de douane sur 90 % de leurs marchandises. Ils ont ensuite sept ans pour abaisser les tarifs sur 7 % de leurs lignes tarifaires, tandis que les 3 % restants peuvent être protégés.

En réalité, les négociations prendront beaucoup plus de temps. Autre point sensible : les règles d’origine. Les pays ont presque achevé les négociations sur les règles d’origine – les produits qui peuvent bénéficier du bloc de libre-échange doivent être fabriqués en Afrique – bien qu’ils aient encore un long chemin à parcourir avant de se mettre d’accord sur les droits de propriété intellectuelle, le commerce des services et la politique de la concurrence. Selon le Fonds monétaire international (FMI), l’élimination des droits de douane pourrait stimuler le commerce en Afrique de 15 à 25 % à moyen terme. Une fois opérationnel, d’ici 2030, selon les prévisions, l’accord devrait créer un bloc économique de 3 400 milliards de dollars, reliant 1,3 milliard de personnes à travers l’Afrique, ce qui en ferait le plus grand bloc commercial depuis la création de l’Organisation mondiale du commerce en 1994.

 À mon humble avis, les pays africains dotés de l’infrastructure requise pour les activités manufacturières à grande échelle seront mieux placés pour attirer des capitaux étrangers de sociétés multinationales qui cherchent à établir des centres de fabrication en Afrique pour tirer parti des économies d’échelle ainsi que des avantages associés à l’absence de taxes régionales rendue possible par la Zleca. Si l’ambition de quelques chefs d’État se réduit à rebaptiser le franc CFA en ECO, monnaie commune partagée par les huit pays de l’UEMOA, donc sans la puissance démographique et économique dominante, le Nigeria, et sans la deuxième économie ouest-africaine, le Ghana, autant faire des économies et arrêter de distraire les populations par des annonces contradictoires. “La menace la plus importante à la réussite du projet de monnaie unique est aujourd’hui l’absence de personnalités politiques fortes, chefs d’État et dirigeants d’organisations régionales, qui essaient de “vendre”, la monnaie unique ouest-africaine aux populations avec conviction et passion. Oui à un projet crédible de monnaie unique pour toute l’Afrique de l’Ouest. Non à une énième démonstration éclatante de la légèreté avec laquelle des décisions cruciales pour l’avenir d’une région et de ses populations sont prises.

Quelle lecture faites-vous aujourd’hui sur le climat de la Côte- d’Ivoire des élections présidentielles d’une part et d’autre part sur la relance post covid-19 ?

Beaucoup d’Ivoiriens craignent aujourd’hui une présidentielle d’Octobre 2020 houleuse. La coalition qui avait permis l’élection du président Ouattara en 2010 et sa réélection en 2015, a volé en éclats. Ces derniers mois, la grande coalition présidentielle souhaitée par Alassane Ouattara, concrétisée à travers la création du RHDP (Rassemblement des houphouëtistes pour la démocratie et la paix) s’est encore fragilisée davantage après le décès du premier ministre Amadou Gon Coulibaly. C’est un drame qui frappe de plein fouet la Côte d’Ivoire. À moins de quatre mois de la présidentielle, le pays vient de perdre son Premier ministre et candidat désigné du parti au pouvoir. A l’approche de la présidentielle, cette disparition risque de relancer les spéculations, alors que les rivalités politiques dans le pays suscitent toujours l’inquiétude. Dans ce contexte, certains observateurs avancent que le président Alassane Ouattara pourrait revenir sur sa promesse de ne pas briguer un troisième mandat. Comme dans tous les pays du monde, le quotidien des Ivoiriens a complètement changé durant ces trois derniers mois à cause de la pandémie qui a fait des nombreuses victimes. Un nouveau rythme de vie s’est imposé aux populations avec le confinement, causant ainsi la fermeture de plusieurs entreprises et l’augmentation du chômage dans le Grand Abidjan.

Face à toutes ces difficultés, le gouvernement ivoirien a décidé de venir en aide aux populations en proposant un plan de soutien économique, social et humanitaire depuis le 22 mai dernier. Les autorités ivoiriennes ont décidé lundi de mettre fin à l’isolement du Grand Abidjan, du reste du pays, depuis le 15 juillet 2020. Nous avons réalisé un sondage sur l’impact du Coronavirus auprès de nos 1500 entreprises adhérentes. 93 % d’entre elles ont stoppé leurs activités pendant près de 2 mois, avant une reprise progressive. Par ailleurs, 17% d’entre elles ont licencié du personnel sans passer par les voies de recours offertes par l’administration ivoirienne telles que les congés payés avec anticipation, le temps partiel et le chômage technique (…) En moyenne, ces réductions d’effectifs ont concerné 16% du personnel, ce qui est assez colossal.

Source Financial Afrik




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