INTERVIEW DE MME OULIMATA SARR, DIRECTRICE REGIONALE D’ONU FEMMES

«L’Entrepreneuriat Féminin constitue l’épine dorsale de l’autonomisation économique.».

En ce mois de célébration de la femme partout dans le monde, le continent africain peut se targuer d’avoir le plus grand nombre de femmes propriétaires d’entreprises au monde. Les femmes détiennent 30 % des PME en Afrique, ce qui traduit leur volonté forte d’autonomisation économique. Ce dynamisme entrepreneurial est toutefois contrarié dans son élan par une série de contraintes persistantes, aggravées par le Covid 19. Les inégalités d’accès aux facteurs de production dont les femmes sont victimes sont encore perceptibles. La BAD estime le déficit de financement entre les femmes et les hommes entrepreneurs à 42 milliards USD (24mille 906 milliards de FCFA : Ndlr).

Co-signataire en janvier dernier d’une convention de financement avec la BAD en soutien à l’entrepreneuriat féminin, Mme Oulimata Sarr, la Directrice régionale pour l’Afrique de l’Ouest et du Centre, d’ONU FEMMES – une des figures de prou du combat pour l’autonomisation économique des femmes en Afrique-, a été sollicitée par notre rédaction en marge de la célébration de la journée mondiale de la femme, pour une interview-bilan sur les progrès accomplis ainsi que les batailles qui restent à mener pour une réduction sensible des inégalités hommes/ femmes notamment dans la sphère économique, entre autres sujets abordés.

La Rédaction PME AFRICAINES et de PME INFOS : La Direction régionale pour l’Afrique de l’Ouest et du Centre d’ONU femmes a signé le 29 janvier dernier une convention de financement avec la BAD. Pourriez-vous revenir sur les objectifs visés par ce partenariat et les impacts attendus sur la réduction des

inégalités d’accès aux financements Hommes /Femmes qui restent encore significatives en Afrique?

Mme Oulimata Sarr : L’inégalité Hommes/Femmes est toujours une réalité en Afrique dans plusieurs domaines comme celui de l’Entrepreneuriat.

En effet, les femmes sont confrontées à des barrières socioculturelles qui limitent considérablement leurs accès à l’information, à la formation et par ricochet aux financements.

C’est la raison pour laquelle ONU Femmes en se fondant sur des évidences scientifiques, a mis en place un certain nombre de programmes qui ont pour objectif de réduire ces inégalités en garantissant l’accès des Femmes aux financements mais aussi à la commande publique dans une optique d’autonomisation.

Cette convention de financement signée entre ONU Femmes et la BAD permettra de soutenir l’autonomisation économique des femmes en améliorant les possibilités d’accès aux marchés publics et privés pour les entreprises dirigées par des femmes dans quatre pays d’Afrique de l’Ouest (Sénégal, Cote d’Ivoire, Mali et Nigéria). Le projet comprend la réforme des politiques, le renforcement institutionnel des institutions du secteur public afin d’adopter et de mettre en œuvre des dispositions relatives aux marchés publics positifs, le plaidoyer pour soutenir l’adoption par le secteur privé de pratiques de chaîne d’approvisionnement sensibles au genre, et le renforcement des capacités de 1360

entreprises dirigées par des femmes pour accéder aux opportunités de marchés publics et de plus de 300 fonctionnaires du gouvernement formés sur les marchés publics positifs. Le projet comprend également des activités spécifiques visant à soutenir la mise en œuvre d’initiatives d’approvisionnement sensibles au genre dans le contexte de la réponse COVID19 dans la région.

A votre avis, sur quels leviers d’actions les Etats et leurs partenaires techniques et financiers devraient agir pour donner à l’entrepreneuriat féminin toute sa place dans les politiques et stratégies de relance économique post Covid 19?

L’Entrepreneuriat Féminin constitue l’épine dorsale de l’autonomisation économique. Cependant force est de constater que les opportunités entrepreneuriales égales ne sont pas toujours offertes aux femmes. Une enquête rapide relative à l’impact économique de la pandémie COVID 19 sur les femmes et les filles, réalisée par ONU Femmes (2020), a permis de relever que « les entreprises dirigées par les femmes sont surreprésentées dans la catégorie des petites et micro entreprises, sont sous capitalisées et ont peu de réserves pour supporter les chocs comme ceux occasionnés par le COVID 19 ». Pour pallier les impacts économiques du COVID-19 et ses risques corollaires pour les femmes (surtout celles vivant en milieu rural), ONU Femmes a apporté sa contribution au programme «Résilience Economique et Sociale (PRES) » à hauteur de 100 270 000 Francs CFA à travers le projet PAF/AgriFed financé par le groupe BNP

Paribas. Cette initiative qui s’est transformée en une intervention conjointe (ONU Femmes/ FAO, UNFPA) au sein du Système des Nations Unies a permis aux agricultrices au nord du Sénégal de participer activement à la riposte au COVID-19 du Sénégal et de se positionner comme des fournisseurs de riz et de céréales locales pour l’assistance alimentaire aux ménages. En cette période de crise, ONU Femmes a accompagné le Gouvernement du Sénégal (à travers le Ministère de la Femme) à apporter une réponse sensible au genre à la crise, promouvoir le consommer local et, impulser l’entrepreneuriat rural.

ONU Femmes recommande d’agir sur quatre leviers essentiellement pour une bonne relance économique de l’entrepreneuriat féminin après la pandémie Covid 19 :

1- Le renforcement de capacités des Femmes dans des domaines porteurs de croissance et qui mobilisent les femmes dans le contexte de la pandémie comme la transformation des produits agro alimentaires et sanitaires et autres produits ;

2- La réforme du dispositif normatif relatif à la commande publique et aux financements des femmes ;

3- Le renforcement de capacités des unités de production gérées par les femmes rurales en s’approvisionnant au niveau de leurs micro- entreprises ;

4- Le développement de l’entrepreneuriat rural avec la mise en place de politique favorisant l’agriculture résiliente face aux changements climatiques et aux risques de catastrophe.

Le Sénégal a fait une œuvre pionnière en votant une Loi sur la parité pour les postes électifs et en adoptant une Stratégie nationale pour l’équité et l’égalité de genre. Toutefois, la traduction concrète de ces documents de politique publique en actes a accusé du retard et rencontre encore des résistances? Comment une organisation comme ONU Femmes pourrait-elle aider à lever les obstacles pour aller de l’avant?

L’Etat du Sénégal a pris de nombreuses initiatives pour l’émergence d’un leadership féminin fort. Après avoir stipulé dans la Constitution l’égalité Homme Femme, le pays s’est doté de mécanismes, outils et lois consolidantes. Nous pouvons citer, à titre d’exemple : i) la loi sur la parité de 2010 qui vise l’égale participation des femmes et des hommes aux instances électives et semi-électives ; ii) le Plan Sénégal Emergent ; iii) le cadre de référence de la politique socio-économique qui fait de l’autonomisation des femmes un objectif prioritaire ; iv) la Stratégie Nationale de l’Equité et l’Egalité de Genre qui est un outil pertinent de réalisation de l’équité et l’égalité de genre entre les hommes et les femmes, et v) l’Observatoire National de la Parité (ONP) qui est une institution ayant pour mission le suivi des questions politiques liées à la parité.

Les mécanismes instaurés par la loi sur la parité ont permis de remédier à la fois au faible taux d’investiture des femmes et aux biais limitant les chances d’élection des candidates. Malgré les progrès significatifs, nous notons des limites à une parité réelle : la représentation très limitée des femmes aux postes de prise de décision au sein des partis politiques, leur manque de capacités et de connaissances en matière de plaidoyer politique, et la forte résistance à la loi sur la parité. Aujourd’hui, en raison de réelles difficultés d’application de la loi ou de son application sélective et du faible nombre de femmes cadres en politique, les femmes militantes des partis politiques continuent à être exclues, peu d’entre elles sont têtes de liste dans les communes et départements.

Une autre forme de résistance à la parité réside dans le fait qu’une femme Maire ou Présidente du Conseil Départemental est encore rare. Bien que la représentation des femmes aux élections locales ait triplé en 2014, passant de 15,9% à 47,2%, il existe encore un choix massif d’hommes à la tête des conseils locaux. Pour les dernières élections locales de 2022, il n’y a que trois (3) femmes sur quarante présidents (42) de conseils départementaux, 18 femmes maires sur 557. A ce jour, la représentation politique des femmes à l’Assemblée nationale du Sénégal est de 41,8 % en 2017. Cependant, seules deux commissions parlementaires sur 11 sont présidées par des femmes.

«A ce jour, 283 Femmes Entrepreneures ont été capacitées sur la passation des marchés et plus de 70 agents des Ministères, Agences, Sociétés Nationales et autres Structures publiques ont été formés/sensibilisés sur la problématique de l’accès des Femmes à la Commande Publique. »

Ainsi, il paraît urgent d’accompagner les femmes politiques à tous les niveaux afin qu’elles soient outillées pour remplir des fonctions leur permettant de mettre en exergue tous leurs potentiels au bénéfice du Sénégal. C’est dans ce sens que l’ONU Femmes, en nouant des partenariats avec des agences sœurs du Système des Nations Unies comme le PNUD, les institutions gouvernementales comme l’Observatoire National sur la Parité, le Ministère de la Femme, la société civile, les associations de femmes comme le Conseil Sénégalais des Femmes, se donne comme objectif de soutenir la participation et le leadership politiques des femmes pour améliorer

le positionnement des candidates lors des élections, mais également d’appuyer les femmes élues afin qu’elles soient outillées pour être plus en mesure de conduire leurs missions d’élues locales. C’est ainsi que par la conduite de projets ou de programmes, sont mis en œuvre des campagnes d’information, de sensibilisation, de communication ; des sessions de renforcement de capacités des femmes ; l’élaboration d’outils sur différentes thématiques relatives au leadership et à la participation politiques.

Pour le volet entrepreneuriat, ONU Femmes en partenariat avec la Banque Mondiale et l’Autorité de Régulation des Marchés Publics (ARMP), pilote un projet financé par l’initiative pour le financement de l’entrepreneuriat féminin – We-Fi (Women Entrepreneurs Finance Initiative) intitulé « Lier les besoins en matière de commande publique avec les Petites et Moyennes Entreprises (PME) gérées par les femmes au Sénégal ».

Le projet a pour objectif de contribuer à la croissance des PME gérées par les femmes (PMEF) en améliorant leur accès aux marchés publics, entre autres, ainsi qu’au renforcement des capacités.

L’intervention vise ainsi à alléger certaines des principales contraintes qui pèsent à la fois sur la demande (le Gouvernement en tant qu’acheteur) et sur l’offre (les PMEF) des marchés publics.

Dans le cadre de la mise en œuvre du projet We-Fi, ONU Femmes et l’ARMP ont déroulé un certain nombre d’activités relatives à la formation des Femmes Entrepreneurs et des autorités contractantes mais aussi l’appui à l’intégration du genre dans le référentiel normatif régissant la commande publique.

A ce jour, 283 Femmes Entrepreneures ont été capacitées sur la passation des marchés et plus de 70 agents des Ministères, Agences, Sociétés Nationales et autres Structures publiques ont été

formés/sensibilisés sur la problématique de l’accès des Femmes à la Commande Publique.

Dans le même ordre d’idées, le Sénégal s’est doté d’une nouvelle loi régissant le partenariat public-privé (loi N° 2021-23 du 02 Mars 2021 relative au contrat de partenariat public-privé).

Ce faisant, avec l’appui et l’influence de ONU Femmes à travers le projet We-Fi , un décret d’application a été pris pour opérationnaliser ladite loi ( décret 2021-1443 du 27 octobre 2021 portant application de la loi relative au partenariat public-privé publié dans le journal officiel le 15 Novembre 2021 ) qui a bien pris en compte l’aspect genre à travers les dispositions de l’article 29, alinéa C qui stipule que : « une marge de préférence qui ne peut dépasser 2% peut être accordée à tout candidat dont l’actionnariat est détenu à 50% ou plus par des femmes ressortissantes d’un pays membre de l’UEMOA ».




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