Entretien avec Daniel Laemouahuma Jatta

« Il faut être fier d’être africain et refuser de se faire enlever son africanité par l’acculturation »

Rencontré chez lui en Gambie par l’intermédiaire d’une de ses connaissances à Londres, Mme Salimata Knight, Daniel L. Jatta nous a fait découvrir son village natal Mandinari et nous a fait visiter les lieux chargés d’histoire d’où les marchands d’esclaves venaient capturer les esclaves noirs pour les convoyer d’abord sur l’île de James Island, avant de les acheminer au nouveau monde    ( en Amérique : Ndlr).

 Il nous a fait l’honneur de revenir dans cet entretien sur les raisons de son retour définitif dans son pays natal, ses rapports avec la culture et particulièrement avec le Akonting reconnu comme l’instrument qui a donné naissance au banjo lui-même considéré pendant longtemps comme étant un instrument américain  à la base de toutes les musiques modernes comme le Jazz, le blues, le country music, le reagger etc. Il est largement revenu sur ses résultats de recherche sur les origines africaines du banjo, ainsi que les projets qu’il compte développer en Gambie autour des instruments folkloriques ancestraux de l’espace sénégambien. (Propos recueillis par B. Seydi)

Bacary Seydi : Pouvez-vous revenir sur les raisons de votre retour en Gambie ?

Daniel Laemouahuma Jatta : Je suis revenu parce que je voulais découvrir qui j’étais. C’est parce que j’ai été absent pendant plusieurs années et je sens que je dois revenir et me rééduquer sur ma culture que j’ai l’intention de travailler avec ma nouvelle éducation de l’ouest après avoir acquis un haut niveau de MBA et travaillé dans des départements financiers de plusieurs entreprises aux États-Unis et en Scandinavie. Aux États-Unis, lorsque vous avez un MBA et une longue expérience en affaires, vous êtes considéré comme un as du business.

Un MBA lorsqu’il entre dans une entreprise, il peut regarder où sont les difficultés et proposer des mesures correctives. Il diagnostique la structure de l’entreprise pour déterminer ses forces et ses faiblesses et identifier ses difficultés. Ces difficultés peuvent se situer à plusieurs niveaux : au niveau de la structure financière de l’entreprise, au niveau de la gestion financière, au niveau du recrutement, ou encore au niveau commercial…

Après avoir obtenu mon diplôme, je suis d’abord retourné en Gambie où j’ai travaillé au sein du Département des sports et de la culture, sous la direction de Mr Omar SY. j’ai travaillé pendant deux ans dans ce département en tant que chef comptable

Je suis retourné aux États-Unis pour exercer véritablement le métier pour lequel j’ai été formé pendant plusieurs années avant de passer vingt-cinq ans en Scandinavie et de déménager en Angleterre où j’ai vécu et travaillé tout en menant mon travail de recherche sur le banjo pendant plusieurs années avant de retourner en Gambie en 2019.

En ce moment, j’ai l’intention d’explorer les connaissances et les compétences que j’ai acquises à l’étranger pour améliorer la vie des gens de ma communauté (vIllage de Mandinari).

Se pose dès lors la question de savoir comment fusionner ce que j’ai appris et ce que je veux faire.

D’où vient ton intérêt pour la culture et particulièrement le Banjo ?

Cela vient d’abord du premier jour où j’ai vu la musique de banjo jouée à la télévision aux États-Unis.

J’ai réalisé que cela faisait partie de nos cultures. Mais j’ai dû intégrer un institut et plusieurs universités dont l’université de Vuxenskolan en Suède pour mes besoins de recherche.        

Comment avez-vous connu cette université ?

Comme je vivais en Suède, lorsque j’ai décidé de me lancer dans des recherches approfondies sur le banjo, j’ai contacté de nombreuses institutions et c’est l’Université de Vuxenskolan qui m’a donné l’offre finale pour soutenir mon idée de rechercher l’origine du banjo.

Comment avez-vous rencontré Ulf Jagfors ?

J’ai rencontré Ulf Jagfors lorsqu’il est venu écouter ma conférence apres que l’université de voxenkolan ait annoncé qu’un érudit gambien sur le « akonting » devait donner une conférence sur l’origine africaine du banjo à la salle culturelle de Voxenskolan.

La conférence a duré trois heures suivie de questions et réponses.

Que se passe-t-il après votre conférence ?

Une semaine après de ma présentation, j’ai reçu un appel de l’Université de Voxenskolan et d’Ulf disant que ma conférence était révolutionnaire et Ulf m’a dit qu’il avait contacté des spécialistes du banjo aux États-Unis et ils m’ont invité, lui et moi, à les rejoindre à la conférence de banjo à Massasushet aux USA pour montrer les nouvelles découvertes que nous avions sur l’origine du banjo.

Une heure et demie de conférence avait suffi pour créer un choc à travers ma présentation sur le AKonting. Le  Akonting était quelque chose de nouveau pour eux car ils ne connaissaient pas cet instrument joué par les Jola en Gambie et par les Jola Kassa de Casamance au Sénégal.

Les Noirs et les Blancs américains ne connaissaient que le banjo et ils en jouaient. Ils n’avaient jamais vu auparavant le Akonting. J’étais là-bas pour montrer comment le jouer.

Je les ai également initiés à la construction de cet instrument et je leur ai demandé de regarder le chevalet du Akonting et celui du banjo pour remarquer ces similitudes frappantes ainsi que le style de jeu et le contexte culturel des deux instruments.

J’ai aussi dansé la musique du AKonting pour leur montrer la ressemblance avec le Clog Dance et le Asiba Dance.

Après cette démonstration, le doute s’est installé dans leur tête et plusieurs questions leur ont traversé l’esprit.

Après la présentation, je les ai invités à venir en Gambie pour vérifier ce qu’ils veulent savoir.

En 2006, Ulf et certains des spécialistes du banjo d’Amérique qui ont assisté à la conférence en 2000 lorsque j’ai présenté le Akonting, ont visité avec moi la Gambie, la Casamance et la Guinée Bissau pour vérifier ce que je leur ai dit sur le Akonting.

Ils ont rencontré des musiciens professionnels du Akonting ; des joueurs professionnels. Ils ont fini par avouer de nouvelles découvertes.

Quels sont les enjeux et perspectives liés à ces découvertes?

Des enjeux élevés, c’est pourquoi j’en ai fait une question de vie ou de mort. Ces découvertes nous permettent d’abord, à nous Africains, de nous réconcilier avec nous-mêmes et de nous approprier des principes et des valeurs qui doivent nous permettre de revenir à nous-mêmes pour nous connaître et connaître les autres.

Ils répondent à un certain nombre de questions. Comment vivre en harmonie avec les autres, avec soi-même, avec la nature, se réconcilier avec soi-même ? Je n’ai jamais compris pourquoi nous les Africains, avons tendance à imiter les autres et à laisser nos richesses à la maison ?

Ces découvertes sont aussi beaucoup d’enseignements. Elles nous ont permis de réaliser que sans culture nous n’avons rien; c’est comme un arbre sans racines. La culture est la racine. Aujourd’hui, si nous n’avons pas de culture, nous sommes fragiles et n’importe quel vent peut nous emporter. Le Président et poète du Sénégal Léopold Sedar Senghor n’a-t-il pas dit que la Culture est à l’origine et à la fin de tout développement?

Une autre leçon majeure est que la culture n’est pas seulement la musique. Par exemple, le Akonting s’est avéré avoir des vertus thérapeutiques. Plusieurs études l’ont montré.

Pour moi, il s’agit d’ouvrir les portes aux jeunes générations. C’est pourquoi, quand j’en ai eu assez de l’Europe et des États-Unis, je suis revenu chez moi. Tout comme le professeur et savant sénégalais Cheikh Anta Diop que j’avais eu le privilège de rencontrer qui m’avait beaucoup inspiré et qui avait réussi à démontrer que l’Afrique est le berceau de l’humanité et l’antériorité de la civilisation noire de l’Égypte pharaonique sur toutes les autres grandes civilisations modernes (gréco-latines, et gréco-romaines) qui lui ont emprunté beaucoup d’autres choses, pour moi ; il s’agit d’avoir des étudiants gambiens, sénégalais, guinéens, africains, afro-américains qui croient en ce que je fais sur le Akonting  et le Banjo, pour leur faire comprendre qu’ils proviennent de leur patrimoine culturel ancestral, dans le but de l’éclairer à d’autres niveaux.

Maintenant que vous êtes définitivement rentré chez vous, quels projets comptez-vous développer ici en Gambie ?

J’ai effectivement l’intention de développer plusieurs projets avec des projets planifiés sur le court et le long terme.

A court terme, il s’agira d’organiser en novembre 2022 une grande rencontre scientifique et culturelle autour du Akonting et des instruments de folk traditionnels de l’espace sénégambien qui verra la participation de plusieurs personnalités internationales du monde de la recherche sur cet instrument. L’objectif est d’amener les Gambiens, les Sénégalais, les Guinéens et plus généralement, les populations de l’espace sénégambien, à s’approprier ce qui leur appartient dans le but de valoriser un élément important de leur patrimoine culturel et d’en récolter les bénéfices. C’est mon premier défi. Ce sera aussi l’occasion de lancer mon livre consacré aux instruments folkloriques africains.

Le deuxième défi sera la création d’un centre de formation sur le Akonting qui se concentrera sur l’enseignement des découvertes sur le AKonting. Entre autres enseignements, on y  apprendra à jouer le AKonting et à le danser ,.

Parallèlement à ce projet, j’ai un projet de création ici en Gambie d’un musée dédié aux instruments de musique folkloriques africains.

Je travaille également sur un film qui s’intitule « les pieds du diable » qui retrace une période méconnue de notre histoire: la période de l’esclavage dans l’espace sénégambien. Le Film traitera spécifiquement des premiers contacts des populations indigènes gambiennes avec les populations blanches, de la perception qu’elles avaient de ces étrangers venus d’ailleurs, ainsi que des moyens de protection que les populations indigènes avaient mis en place pour échapper à ce commerce odieux d’esclaves qui a duré plusieurs siècles.

Enfin, un projet qui me tient à cœur est de développer une forme d’économie solidaire qui se pratiquait ici en Gambie et ailleurs en Afrique, qui me semble plus que jamais adaptée à nos structures sociales et à nos modes de vie, mais qui est malheureusement abandonnée, avec un nouveau concept ; celle de « l’économie villageoise ».

Parlez-nous de votre projet phare du Centre de formation sur le Akonting « Africa Thiossan Ajamaat ». Quel type de formation allez-vous dispenser?

C’est notre deuxième défi.Le concept Thiossan Ajamaat est l’enseignement des connaissances et de la sagesse indigènes Ajamaat de la Sénégambie précoloniale. Ce sera un centre de formation aux cultures africaines qui délivre des savoirs, enseigne des savoirs ancestraux pour promouvoir des savoirs adéquats.

Il est essentiel d’enseigner nos connaissances indigenes à nos jeunes pour s’adapter aux changements du monde et mieux maîtriser les changements en nous. Il s’agira de voir comment faire pour que nos connaissances puissent s’intégrer aux connaissances qui nous viennent de l’extérieur? Comment allier savoir académique et savoir-faire local?

Quelles sont les cibles prioritaires de ce Centre?

Les premières cibles sont les jeunes Gambiens, Sénégalais et Guinéens.

Pour les cibles adultes, il faut reconnaître qu’il est plus difficile de les intéresser. Pourquoi? Parce qu’ils font face à des difficultés liées à la gestion de leur quotidien. Le mieux est donc de les amener à venir écouter ce qui est enseigné et à devenir des relais.

Il existe également des cibles de la diaspora pour diffuser la diversité culturelle à leurs enfants et amis, ce qui est une ressource inestimable car une seule culture n’est pas toute la culture.

Enfin, il y a les Noirs et les Afro-Américains ainsi que toute population blanche intéressée par la culture africaine.

Vous savez, l’ignorance favorise la criminalité et la dégradation morale. Au contraire, la culture permet de savoir que détruire la nature n’est pas une bonne chose. Ce que nous allons apprendre à nos enfants, c’est comment vivre avec les autres en harmonie, leur apprendre que toutes les cultures se valent. Il y a simplement des différences. Par exemple, la pêche est pratiquée par les Sérères dans l’espace sénégambien, la riziculture par les Jola, l’arachide par les Socés (Mandingos) etc. La culture est un atout inestimable.

Qu’en est-il de votre projet de musée des instruments folkloriques traditionnels ?

Le Projet Musée est avant tout un Projet pédagogique. Il enseignera les témoignages recueillis sur les origines du banjo et montrera comment le banjo a donné naissance à toute la musique folklorique moderne du monde.

L’institution vous permettra de voir des exemples concrets des instruments découverts et des pays visités.

Où allez-vous trouver les ressources pour financer et réaliser tous ces projets ?

 Pour le financement, chaque défi a une solution. Reste à savoir comment faire. Dieu m’a donné un terrain où je peux mener plusieurs activités économiques comme l’agriculture et l’élevage.

Je vais commencer avec mes propres ressources financières pendant deux ans pour voir combien de dépenses j’ai engagées et à partir de là, je saurai de combien d’enseignants nous avons besoin pour déterminer un budget pour une deuxième phase.

Le centre de formation s’autofinancera pendant deux à trois ans avec ses propres revenus issus des activités menées sur place. L’espoir que je sois connu dans le monde entier pourrait servir mais je refuse que mon idée soit sabordée.

Quel message avez-vous à délivrer aux Africains d’ici et d’ailleurs ?

Le premier message est de vous dire que la chose la plus dangereuse dans la vie, c’est quand vous vous abandonnez et que quelqu’un vient vous laver le cerveau. C’est extrêmement dangereux !

Ensuite, il faut être fier d’être africain et refuser de se faire enlever son africanité par l’acculturation.

Le troisième est un plaidoyer pour que le Akonting soit inscrit au patrimoine mondial de l’UNESCO.




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